Pierre et fils


( texte collectif, composé d’avril à août 2012 par 13 auteurs de la grande mognoterie : MF, Hache, Michèle Rodet, Danyel Borner, C. Didier, Martine Duchemin, Elhuan, MC2, Hélène Massip, Mariji Cornaton, Bruce L., Joëlle Guidez, Notal )

1

Une enveloppe blanche, ordinaire, au format allongé, avait été déposée ce matin, bien en évidence sur la commode de l'entrée. Le nom du destinataire s'y étalait en grand, à l'encre bleue, dans une écriture scolaire et appliquée. En sortant de sa chambre pour se rendre à la salle à manger, le vieil homme l'aperçut, s'approcha et la saisit ; il l'examina longuement, la tournant et la retournant entre ses mains osseuses et tremblantes, avant de se décider à l'ouvrir...

D’un index malhabile, car il n’avait sur lui ni couteau ni coupe-papier, instruments interdits par le règlement, il la déchira complètement. Il en tomba un chèque qui, après avoir décrit une gracieuse parabole, alla se loger sous la commode dont les pieds, plutôt courts, interdisaient de le récupérer sans l’aide d’une baguette ou d’un manche à balais. Le vieil homme, inquiet, se retourna aussi rapidement que son âge le lui permettait ; il fut soulagé en constatant que le vestibule était désert.

« Crédiou ! » jura-t-il en maudissant ses vieux os, et les toubibs, qui l’avaient contraint à séjourner ici.

En coulant un regard dans l'enveloppe, Pierre Defeux remarqua qu'elle contenait aussi une lettre et une sorte de note qui avait dû être griffonnée à la hâte sur un bout de papier journal. Il garda ce billet dans la main et fourra le reste entre ceinture et chemise : il avait décidé de rentrer dans sa chambre pour y lire à son aise. Il aurait tout lieu de trouver une solution pour le chèque plus tard : là où il se trouvait, pas de risque qu’il s’envole ! Et son petit-déjeuner pouvait attendre.

« Monsieur mon père,

Nous nous sommes connus trop tard et je crains que la situation ne permette pas de reprendre du début.
Une quête d'absolu et sa course folle m'ont permis avec un travail acharné, quelques scrupules balayés et beaucoup de chance d'édifier une belle fortune entrepreneuriale.
Hélas, cela a un coût... D'après mon médecin, il est fort possible que je n'atteigne pas ce demi-siècle fortement entamé.
Un tour du monde avec femme et enfants étant désormais mon seul but, j'ai laissé des instructions vous concernant... »

Pierre Defeux n’alla pas plus loin dans sa lecture. Il inclina la tête sur le dossier de son fauteuil, laissa son bras s’échouer sur l’accoudoir, le billet désormais froissé prêt à s’évader, puis ferma les yeux. Ses pensées s’égratignaient sur la lettre. Un malaise s’infiltrait dans ses veines. Non, il n’avait mal nulle part, mais les mots bourdonnaient dans ses oreilles, créant un brouhaha qu’il avait peine à maîtriser. Impossible de mettre de l'ordre dans ses souvenirs... Il se dit soudain qu'il était en train de perdre complètement la tête, que sa mémoire ne cessait plus de lui jouer des tours. Alors qu’il était en train de balbutier tout bas « Un fils... Mon fils, sa femme, mes petits-enfants... », la porte de sa chambre s’ouvrit brutalement :

« Alors, Monsieur Defeux, vous avez oublié l’heure du petit-déjeuner aujourd’hui ? »

2

Le vieil homme sursauta, balbutia une excuse mais la femme de service avait déjà disparu dans le couloir en laissant la porte entrebâillée...

Il récupéra de justesse le billet et l'enfonça dans sa poche. Oubliant la lettre sur son fauteuil, il entama le grand voyage jusqu'à la salle à manger. Le voyage... Il sentait en lui une excitation étrange, un élan inattendu de curiosité. Il revoyait... En dépliant sa serviette, il repensa au chèque tombé sous la commode... De l'argent... Tiens, s'il en avait assez, de l'argent, il engagerait bien un détective privé. Ce dernier aurait pour mission de lui éclaircir les idées et de lui faire parvenir des nouvelles régulières de ce fils, et de sa famille, dont il ignorait tout.

Son regard parcourut la pièce où bruissaient les conversations des autres pensionnaires. Ce courrier lui accaparait l'esprit et finalement gâchait le moment le plus distrayant et le moins pénible de la journée. Il était trop impatient de prendre connaissance du contenu de ce billet... Où l'avait-il mis, d'ailleurs ? Quand il se souvint enfin de son dernier geste au sortir de la chambre, il fourragea dans sa poche pour en extirper le mystérieux bout de papier et le déplia sur la table. « Rendez-vous au café du port du C. près de l’embarcadère, pour l'affaire concernant... » ; la suite était illisible. L'écriture ne correspondait pas du tout au graphisme appliqué de la lettre ou de l'adresse sur l'enveloppe ; ce billet avait sûrement été écrit par une personne différente, à toute vitesse. Pierre décida de regagner sa chambre, ce qu'il fit discrètement, sans se faire remarquer. Il saisit son vieux ciré, « fidèle compagnon de galère » comme il aimait se le répéter... Avant de sortir de la résidence, il pensa un instant récupérer le chèque, mais les instructions du billet l’intriguaient davantage.

Ses forces temporairement retrouvées, se sentant animé d'un regain d'énergie, il partit en catimini boire une bière au café du Pirate : c'est là en effet qu'il aimait se rendre parfois, et se ressourcer, en écoutant les plaisanteries des plus vieux loups de mer du Conquet. Et ce devait être aussi le café évoqué dans le message ; on avait dû l'y surprendre quelquefois...

Dans son vieux ciré gonflé comme une baudruche, sa frêle silhouette semblait prête à s'envoler. Il mâchonnait entre ses dents : « Depuis l'temps...depuis l'temps... ah ! Quelle aventure !... ». Poussé par une rafale, il atteignit le café du port, fit basculer le bec-de-cane et ébranla le carillon. Derrière le zinc, la patronne s'activait dans un tintement de verrerie. Il la salua, se dirigea vers sa place habituelle et attendit, rempli d'appréhension. A sa droite, il remarqua un homme d'une quarantaine d'années vêtu d'un imperméable mastic.

« Sale temps ! »

Pierre attendit, le regard sur la ligne de mousse blanche laissée par la bière sur la lèvre de l’homme.

« C'est vous qui... ? Parlez-moi de mon fils...
Voulez-vous retrouver la liberté, monsieur Defeux ?

Avec mes vieux os ? De quelle liberté voulez-vous parler ?

Le chèque envoyé n’était qu’un acompte…

Je l’ai perdu !

Allons ! Perclus, oui, mais pas sénile, j’ai lu votre dossier.

Que voulez-vous de moi ?

Le code, votre fils veut se rendre sur l'île et il a besoin du code. Il veut retourner là-bas avant de mourir.
Utopie ! L’île n’a jamais existé ! »

L’imperméable mastic se croisa plus étroitement sur les bras soudain resserrés de l’inconnu. Le grand âge du monsieur pouvait faire craindre de la confusion et le visiteur eut soudain peur que sa démarche ne se heurtât aux dégâts irrémédiables de la sénilité.

« En tout cas, en me confiant cette mission, on n’a pas douté un instant de votre compréhension immédiate… Vous voulez prendre quelque chose ?

Non, merci, je ne veux que des nouvelles de mon fils et qu’il vienne me rendre visite, que je puisse le toucher et lui parler.

Désolé, je suis missionné pour le code. Je ne l’ai même pas vu, c’est tout ce que je peux vous dire.

Vous ne comprenez pas. C’est pas toucher un chèque que je veux, c’est voir mon fils, voir mes petits-enfants. C’est ça que je veux ! Et lui veut le code ? Emmenez-moi à lui et c’est moi qui le lui donnerai ! (Le vieil homme s’emporte.) D’accord pour le code, d’accord pour l’île mais je veux les voir, je veux les emmener moi-même... L’île… Oui c’est vrai elle existe et c’est là qu’Elle, ELLE, se trouve ! Gardez l’argent, qu’est-ce que vous croyez que j’en ai à faire ! »

Pierre Defeux avait beaucoup de mal à contenir son émotion. Tout s’embrouillait dans sa tête. Son fils, le code, l’île, Elle... Il avait une famille, une famille qu’il n’avait jamais vue, et lui, seul, dans cette lugubre résidence, à ruminer ses vieux jours, à regarder passer le temps, à subir tant de repas obligatoires. Juste un peu de compassion, oui, juste un peu d’attention. Cela lui suffisait. Que diable faisait-il dans ce bistrot face à un inconnu venu lui parler d'un fils ? Il ne savait plus. Il étouffait.

De sombres pensées tournoyaient dans sa tête. L'île, Elle, c’était loin tout ça. Lentement une idée commençait à germer dans son esprit ; après tout l’homme à l’imper mastic ne semblait pas connaître grand-chose à son histoire, ni d’ailleurs à celle de son supposé fils. Il fallait sortir de cette impasse, bousculer cette situation sans issue. Il le regarda droit dans les yeux et sans plus réfléchir il lança :

« 2504BK62.

Parfait ! Vous voyez quand vous voulez ! J'ai craint un moment de devoir me montrer plus persuasif. Vous m'êtes finalement plutôt sympathique ! Bon, je passe un coup de fil et je vous ramène...

Épargnez-vous le coup de fil ! Regardez, de l'autre côté de la rue, le numéro de cette plaque. Je suis gâteux mais les chiffres ça a toujours été mon affaire ! Ce n'est pas la première fois que je vois cette voiture. La vôtre ? A moins que... Je vois quelqu'un à l'intérieur... Mon fils alors ? Nous allons enfin nous expliquer ! »

En se dépliant brusquement, Pierre Defeux réprima une grimace de douleur, maudite hanche qui se rappelait à lui à un bien mauvais moment ! En passant il lâcha à Ginette :

« Sur mon compte tout ça ! »

Le carillon de la porte enchaîna deux tintements en rafale : le premier au passage du vieux client décidé, le second à la sortie du type à l'imper enfin sorti de la torpeur où l'avaient plongé pendant quelques instants les paroles du père Defeux ; l'individu se demandait dans quelle embrouille il avait encore bien pu se fourrer ! Dehors il s'était heureusement arrêté de pleuvoir... Quant au vieil homme, il s'apprêtait déjà à traverser la chaussée aux pavés glissants pour atteindre la voiture repérée tout à l'heure à travers la vitre du café...

Il avait à peine traversé la moitié de la rue que la voiture se mit à glisser lentement le long du trottoir devant lequel elle était stationnée. A petite vitesse, comme si son conducteur savait qu’il ne pouvait être rejoint par ce vieillard à la démarche hésitante, elle disparut derrière le rond-point. Pierre Defeux n’avait eu le temps d'apercevoir, au volant, que le profil de ce qui lui sembla être une femme ; il y avait aussi une passagère, dont les longs cheveux ondulés éveillèrent en lui un vague souvenir. Absorbé par cette étincelle du passé, il ne vit pas le signe discret qu’avait fait, dans son dos, l’homme à l’imperméable resté nonchalamment adossé au panneau publicitaire affriolant d'une marque de soutiens-gorges.

Cette décontraction était feinte : l’affaire ne s’était pas du tout déroulée comme prévu. C’était « un scénario béton », lui avait déclaré, péremptoire, la femme entre deux âges qui avait franchi, juste avant la fermeture, entre chien et loup, un soir de septembre particulièrement gris, la porte de sa petite baraque à frites en face de la jetée. Cet édicule était bien sûr une couverture - enfin, pas trop efficace, étant donné les planches disjointes du toit laissant les gouttes de pluie tacher l’amas de dossiers jonchant la table mal équarrie qui servait de bureau.

Dix ans dans les services secrets des Samoa occidentales avaient fait de Jacques Auray un être soupçonneux à la limite du paranoïaque. En réalité, s’il se méfiait de tout, c’était comme les êtres qui savent, ou tout au moins devinent, leur intelligence limitée. Et c’est tout naturellement qu’il n’avait pas compris grand-chose au discours de sa future cliente. Elle avait décliné un nom d’emprunt, sans doute : Claire Obscure, s’était-elle présentée. Après, il ne savait plus : elle avait parlé sans s’interrompre, et lui, bien qu’acquiesçant régulièrement par les hon !... hon !... qui lui semblaient appropriés, avait laissé son esprit vagabonder, entre sa plate peut-être pas assez remontée au sec ce soir de grande marée, et son chien peut-être pas assez bien enfermé dans le jardin. Il en avait retenu un amalgame : l’île d’Utopie où, gravé sur des mégalithes, le code d’une carte bancaire (à moins que ce soit un numéro de chèque) allait permettre à un supposé fils de retrouver son présumé père, tout ça pour l’amour d’Elle. Enfin, pour les mégalithes, il n’était plus très sûr de lui.

Bref, dès le départ, l’affaire était fumeuse, on baignait dans le flou.

3

« Bon, là je sèche... Saloperie de médocs, mon attention est de moins en moins vive... »

Patrick Saint-Douar profitait de sa famille et de chaque minute de la journée et envisageait avec bonheur de partir pour un tour du monde qui serait une expérience magnifique, la réalisation d'un rêve. Ils étaient pour l'heure ancrés au Conquet et sa femme, Claire, finalisait les préparatifs du grand voyage ; Claire personnifiait la confiance en s'efforçant de ne pas flancher. Leurs deux enfants, bien qu'encore pré-adolescents, n'ignoraient pas la maladie de leur papa écrivain. Ils n'avaient pu se résoudre à laisser seule à terre la mère de Patrick et celle-ci serait donc du voyage. C'est grâce à elle que Patrick s'était remis à l'écriture, après son séjour à l'hôpital, grâce aux souvenirs épisodiques et désordonnés de la vieille dame qu'il s'efforçait de transcrire et de lier, mêlant ainsi le vrai et le faux, réinventant un passé qui n'était peut-être pas si différent de la réalité, réinventant surtout son père...

Claire suivait de près, de très près même, l'avancement de son ouvrage. En lisant les brouillons de Patrick elle avait pris quelques notes et s'était dit que peut-être... Peut-être pouvait-elle offrir à son mari un cadeau inestimable ? Belle-Maman, Blanche de Saint-Douar, dite Mamie Blanche, avait par exemple mentionné une île où elle avait passé sa jeunesse, et parlé d'un fringant navigateur : ce dernier, un scientifique, avait un jour fait escale à Providencia et était devenu son amant. Ensuite Pierre avait dû partir, une fois sa mission terminée... Il aurait alors confié à sa jeune maîtresse un code, sans plus d'explication, code qu'elle avait oublié... Elle avait l'air d'y croire dur comme fer, la Mamie, à ce qu'elle racontait. Et puis un jour elle avait prononcé un nom : Defeux, Pierre Defeux. Patrick écrivait, racontait, rêvait, Claire agissait.

Elle était allée voir ce détective, ce Jacques Auray, un type étrange, un peu lunatique qui, au cours de leurs conversations, sous l'auvent de sa curieuse baraque à frites, semblait intégrer seulement un mot sur deux. Mais il ne prenait pas cher. Ils avaient ensemble retrouvé un Pierre Defeux qui pouvait correspondre ; le nom figurait sur la liste des résidents d'une maison de retraite au Conquet.

Puisqu'elle s'occupait de tout, ça n'avait pas été compliqué de proposer le Conquet comme point de départ pour le grand voyage. Elle avait recopié le texte de la lettre à partir du manuscrit de Patrick puis rédigé l'enveloppe, en s'appliquant, en prenant son temps, en utilisant une plume trempée dans une encre bleue des mers du Sud, comme autrefois à l'école. Au dernier moment, elle avait ajouté un chèque, pour intéresser le bonhomme au cas où, et griffonné à la va-vite un mot pour lui donner rendez-vous, pour lui expliquer...

Voilà, en embuscade derrière le volant de sa voiture, elle avait bien discerné le signe de Jacques Auray, apparemment tout se passait bien. Mais elle avait soudain eu peur et pensé regagner le port de plaisance où attendait le bateau de Patrick. Mais non, elle devait aller jusqu'au bout ; il fallait que son homme puisse écrire la fin de l'histoire, enfin toute SON histoire ! Pour s'armer de courage elle fit deux fois le tour du rond-point puis vint se ranger le long du trottoir, près de Pierre. Elle descendit pour ouvrir la portière à Mamie Blanche qui sortit précautionneusement de l'habitacle...

« Monsieur Defeux ! Monsieur Defeux !... »

Les deux amants s'étaient retrouvés. Puis Jacques Auray assista à toutes les étapes suivantes des retrouvailles familiales, y compris lorsque Claire alla expliquer à la maison de retraite qu'elle leur enlevait leur pensionnaire. Le jour du grand départ, il suivit le catamaran du regard longtemps après qu'ils eurent largué les amarres. La famille au complet s'engageait dans un tour du monde, avec passage obligé sur Providencia pour récupérer un pécule conséquent dans un coffre de la seule agence bancaire de l'île. Le code était...

4

« Monsieur Defeux ! Monsieur Defeux ! Allons, ça fait déjà deux fois que nous venons vous chercher ! Cette fois on vous emmène d'office au petit-déjeuner, s'exclama Ginette, la femme de service aux longs cheveux ondulés difficilement maîtrisés par un catogan. Vous n'auriez pas encore chipé le courrier de votre voisin par hasard, vous savez l'écrivain, celui qui pourrait être votre fils tellement il lui ressemble, et qui aussi vous envie toute votre imagination ? Il attend un sujet de son éditeur, et une avance, alors vous comprenez... Une enveloppe avec la belle écriture de la secrétaire, parce que le patron est plutôt du genre, y paraît, à écrire sur un coin de nappe. Et dites, vous n'avez pas oublié ? Vos petits-enfants viennent vous chercher tout à l'heure ! Je vais préparer vos affaires : l'imperméable, le ciré, vous préférez quoi ? Vous devez être content aujourd'hui d'aller retrouver toute votre famille, ça fait longtemps ! »



MF, Hache, Michèle Rodet, Danyel Borner, C. Didier,
Martine Duchemin, Elhuan, MC2, Hélène Massip,
Mariji Cornaton, Bruce L., Joëlle Guidez, Notal

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