mardi 6 mars 2018

Deux frères

( texte composé sur le thème 70, autour du mot zinzolin )


Une porte a claqué violemment quelque part dans la maison... Aimée-Caroline, sans doute, qui exprime son désaccord ! Comment l’en blâmer, cher Paul ? J’ai été un piètre époux, beaucoup trop absent du foyer. Et maintenant que je viens de lui annoncer ma décision de partir nous installer à Rome au printemps, elle va devoir de plus quitter notre maison.

Je t’écris, mon cher frère, pour répondre à certaines de tes questions…

Aujourd’hui que ma fin approche, je peux me retourner et embrasser d’un seul regard mon existence. Je vois, enfin je vois !

Ce testament te sera remis post mortem par notre notaire.


Les fils sous-tendant mon destin me sont apparus au moment où nous passions le concours du Prix de Rome. J’avais réussi les premières épreuves et le thème imposé pour l’ultime avait été Thésée reconnu par son père Égée. Tu sais combien je me sens concerné par les cycles mythologiques de Thésée. Une profonde émotion m’a saisi et la fièvre qui s’est emparée de moi a allumé une ardeur dont je pensais être dépourvu. Rendre la scène héroïque fut évident, comme s’il vivait un inconnu en moi ayant déjà forgé cette représentation.

Cela me réussit : mes maîtres me reconnurent, m’ouvrant la voie du succès et la route pour la Villa Médicis à Rome.

J’eus alors le loisir de repenser à ce qui venait de m’arriver, de tenter de comprendre qui j’étais. Comment se fait-il qu’en moi vivent deux forces antagonistes : la mélancolie, qui me fait craindre la fréquentation des hommes, et jusqu’à ma propre ombre d’une part et d’autre part la création, qui me libère de toute appréhension et me fait jouir de la vue de sommets à nul autre apparue ?


Te rappelles-tu combien l’étrangeté de mon prénom m’a valu de questions et de moqueries ? J’aurais préféré porter un prénom simple comme le tien, Paul…

Hippolyte ! Le prénom que Thésée octroya au fils qu’il eut de la reine des Amazones. Hippolytos, fils de Thésée et d’Hippolytè, chasseur et jouteur qui, comme sa mère, avait la passion de la lutte de sorte qu’il révéra Artémis plutôt qu’Aphrodite. La déesse de l’amour se vengea de son mépris en le poussant dans les bras de l’épouse légitime de son père, Phèdre sa belle-mère, dont il refusa les avances, et qui, de dépit et de colère ourdit pour lui un funeste destin.

Quelle ironie ! Moi qui ai horreur de la violence et du sang ! M’avoir nommé ainsi ! Et pourtant aujourd’hui, pourrais-je prétendre que la lutte me fut épargnée ? Non pas… Mais ces combats furent livrés en mon for intérieur et toi seul en a été le témoin.

A présent, je vois Hippolytè comme une mère bienveillante et attentive, une redoutable guerrière se dressant contre la mélancolie qui sans cesse a rodé à ma porte.


Nos parents ajoutèrent à Hippolyte le prénom de Jean, l’évangéliste. Jean Hippolyte, quel attelage incongru ! Unir en une personne le corpus des Lettres grecques et celui des Écritures saintes… Pourtant, c’est en lisant Jean que j’ai découvert l’art de tisser les liens de filiation dégagés de la chair et du sang. Grâce à lui, j’ai découvert un Dieu tout autre que celui qui nous fut enseigné, incarnant la puissance infinie de l’amour du père.

Ma rencontre avec le divin s’est passée dans le jardin de la Villa Médicis, alors que je dessinais sur le motif. Le soleil était au zénith, je voulais me dégager du Jeune homme nu au bord de la mer et cette méthode me semblait de bonne politique. Le son d’un pas léger courant et d’une respiration haletante me fit lever les yeux et je vis apparaître sous la frondaison une jeune fille qui s’arrêta net en me voyant, aussi stupéfaite de ma présence que je l’étais de la sienne. Elle était d’une beauté à couper le souffle : des yeux d’un noir ardent au regard droit et innocent, des lèvres délicatement ourlées, le teint doré et de longs cheveux bruns et bouclés, le souffle qui soulevait son sein… C’était la vie incarnée. J’ai ressenti comme un coup de poignard dans le cœur et mes jambes ont flageolé. Elle s’est ressaisie la première et a reculé doucement… Lorsqu’elle s’est retournée pour poursuivre son chemin, j’ai vu une robe de taffetas zinzolin disparaître dans l’ombre.

Aucun mot ne fut prononcé. Nous n’avons partagé qu’un long regard, mais au cours de cet échange, je fus mis en relation avec l’infini de l’éternel… J’ignore qui est cette jeune fille, je ne l’ai jamais revue. J’ai échoué à peindre la puissance de vie qui rayonnait d’elle. Mais à compter de ce jour, je suis allé puiser à ce souvenir qui a transfiguré ma vie comme on va à la source et dans chacun de mes tableaux se glisse un zeste de cette divine essence.

Je pars à Rome. Je voudrais m’éteindre au lieu de cette rencontre et m’abreuver une fois encore aux lumières de la ville éternelle.

Petit frère, je t’en prie, veille sur ma chère épouse pour moi.


Lyon, décembre 1862, ton frère qui te chérit
Jean Hippolyte Flandrin


PS : je t’ai écrit avec la dernière plume qui me reste, en si méchant état que j’ai cru qu’elle n’irait pas au terme ! Mais si, on a eu chaud !


Michèle Rodet

Aucun commentaire: