lundi 22 janvier 2018

L'expat

( texte composé sur le thème 55, autour du mot user )

Ce matin Rino m'a téléphoné, j'ai cru qu'il voulait encore de l'argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre...

Il n’arrivait pourtant pas à me le formuler clairement. Il a commencé à me parler de ce qu’il avait fait au boulot pendant la semaine. Je l’ai écouté sans l’interrompre, tendue vers ma détermination à ne pas me laisser avoir. Ce n’était pas la première fois, en effet, qu’il cherchait à noyer le poisson et me faire baisser la garde en me perdant dans les méandres de sa vie. Depuis toujours, il avait déployé une habileté particulière pour me ramener de son côté, même lorsque j’avais pris la décision de ne plus rien lui céder. Ce genre de rapport s’était installé dès le début, lorsqu’il était tout petit et le ressort de ce déséquilibre entre lui qui gagnait toujours la partie et moi qui nourrissais toujours le sentiment de me faire manipuler, c’était l’amour !

Je l’aimais plus que de raison et il le savait. Il actionnait alternativement deux leviers. Le premier était l’attendrissement et je craignais plus que tout qu’il en use aujourd’hui en me racontant ses soucis professionnels et ses fins de mois difficiles parce qu’il ne parvenait pas à atteindre le niveau de vie qui était le mien. Le deuxième était celui que je redoutais le plus : il durcissait son discours et le flux de tristesse qui envahissait mon corps ne me rendait plus capable de tenir mon rôle.

Ce jour-là, c’était plutôt l’attendrissement et je m’exhortais moi-même à rester ferme. Je me répétais intérieurement : n’oublie pas que tu as dit "plus jamais". Jamais plus, il ne t’extorquera de l’argent, parce que tu en as plus lui et qu’il nourrit la certitude que s’il en a moins que toi, c’est de ta faute. Il fallait que je fasse très attention de ne pas me laisser bercer par sa voix, de ne pas me réjouir en anticipation de le voir plus heureux, de ne pas croire qu’il m’en serait reconnaissant définitivement, au point de ne plus jamais mettre en péril notre fragile relation.

J’aurais pu couper court et lui demander de me préciser plus franchement le motif de son appel mais je reculais ce moment, de peur que la relative harmonie ressentie à cet échange ne se fracasse sur cette question cruciale : l’argent ! Ce n’est pas que l’argent revête une importance capitale pour moi et cela aussi, il le savait. Il savait que je donnais facilement et surtout qu’au moment de donner, je finissais toujours par me dire : qu’est-ce l’argent, comparé à la mort ? Quitte à le regretter par la suite et à me déprimer, non pour l’argent perdu mais pour la manière dont cet argent m’avait été soutiré.

Surtout ne pas lui demander s’il a besoin de quelque chose. Des besoins, il en a à revendre. Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Donc, tout en étant persuadée que son appel ne pouvait être désintéressé, je m’apprêtais à clore la conversation, sans manquer de lui souhaiter tout le courage voulu pour supporter la dure vie de travail, mais je sentais qu’il n’avait pas envie de conclure. Alors, cela m’est sorti de la bouche sans que je l’aie vraiment voulu : « Tu avais autre chose à me dire Rino ? ». Trop tard ! Il allait falloir que je balise cette ouverture au plus vite. Mais il m’était impossible de lui dire : si c’est pour de l’argent, c’est non. De crainte de mettre le feu à la maison. Il m’était impossible de lui dire : je ne te donnerai plus un centime. De crainte que ce soit notre échange ultime. J’avais la certitude, l’outrecuidance peut-être, que mon soutien l’empêchait de sombrer. Dans quoi, je ne savais pas. Dans son obsession d’être une victime, peut-être.

Mais par chance... c’est lui qui a pris les devants : « Rassure-toi, je ne t’ai pas appelée pour te demander de l’argent ». C’est tout juste si je n’ai pas répondu : « Mais à ta convenance, je serai toujours là lorsque tu en auras besoin », phrase qui m’aurait ficelée dans un contrat tacite dont il aurait gardé la mémoire à vie. Pour être sûre de ne rien dire qui ne tourne à mon désavantage, je me suis tue. Il a enchaîné : « Je t’ai appelée pour te dire que j’allais m’expatrier ».

– T’expatrier ? Mais où ?

Déjà, mon imagination galopait et voyait Rino faire fortune aux États-Unis, comme notre oncle calabrais.

Comme s’il avait deviné ma pensée, il répond :

– Je serais bien allé aux États-Unis mais c’est trop tard. C’était bon pour la génération d’avant. Non, je vais en Chine.

– Mais où en Chine ? J’espère que tu ne vas pas au Nord, n’oublie pas que tu es Italien, tu es habitué à la chaleur.

Et voilà que je tremblais déjà pour lui en pensant à ces zones glaciales au nord de Pékin où même les Chinois ne veulent pas aller.

– Shanghai !

– Ah c’est mieux... C’est une ville presque américaine.

J’éprouvais un grand soulagement, double soulagement... D’abord, mon argent n’avait pas été entamé et la distance allait peut-être me protéger des assauts de Rino. J’étais contente qu’il parte. J’espère qu’il ne l’a pas trop senti. Il serait capable de me dire que c’est une blague, juste pour tester mon attachement.

Mariji Cornaton
  

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