samedi 18 novembre 2017

La mouche m'agace l'oreille gauche

( texte composé sur le thème 68, autour du mot vinaigre )

Tout a débuté par ma dépression nerveuse… Je ne l’ai pas vue venir. J’étais un entomologiste plutôt heureux, travaillant au muséum d’histoire naturelle. Je réceptionnais diptères, coléoptères, lépidoptères et autres ailés-coptères envoyés des quatre coins du monde, les étudiais, les photographiais, les fichais…

Un jour, mon supérieur m’a demandé d’organiser un lâcher de papillons exotiques dans la serre tropicale attenante au musée. Ce que j’ai fait bien volontiers. J’étais venu accueillir les spectateurs et m’assurer du bon déroulement de la manifestation. Et soudain, alors que les papillons batifolaient sous la haute verrière, un voile gris est tombé sur mes yeux et un goût de cendres a tapissé mon palais. Suffocant, je suis sorti, les jambes flageolantes, et suis rentré tout de go dans mon laboratoire. Mais mon malaise n’a pas passé. Pis, mon état s’est aggravé, de sorte que j’ai fini par consulter.

Zoé à qui je me suis confié, sans conteste la plus fine mouche de mes amies, m’a suggéré :

– Tu devais couver un malaise depuis un moment ; probable qu’en voyant ces papillons bloqués contre les parois de la verrière - au lieu de voler librement dans l’immensité du ciel - tu as reçu un coup de métaphore… Ne te sentirais-tu pas d’une façon ou d’une autre, entravé, contraint dans ton travail ou ta vie ?

– Maintenant que tu le dis, c’est vrai : je m’active, mais en fait je m’ennuie profondément. J’ai envie d’un travail plus créatif, en relation avec des personnes, des êtres vivants…

A partir de ce jour, j’ai commencé à remonter la pente. C’est quand même plus facile, lorsque l’on sait de quoi on souffre.


J’ai été bouleversée de voir Gaël dans cet état : lui, si drôle et si liant, devenu l’ombre de lui-même ! Touchée au point qu’un matin, au conseil d’administration de la clinique pédiatrique dont je suis le médecin chef, j’ai donné le top départ à un projet qui me tenait à cœur : créer un espace ouvert aux enfants et aux adultes - famille ou membres de l’équipe soignante - qui soit entièrement dévolu à la vie. Car de nombreux enfants doivent faire de longs séjours à la clinique à cause de leur traitement ou de leur situation familiale. Du coup, ils se désocialisent et cela impacte leur potentiel de guérison.

La question jusque là, c’était comment mettre à la disposition des enfants un lieu et de quoi s’évader du monde du soin et de la maladie, en les ouvrant de façon constructive à l’imaginaire et à la relation gratuite avec d’autres enfants ou des adultes ?

En écoutant les confidences de Gaël, la réponse s’est imposée : si quelqu’un peut créer ce genre d’espace, c’est lui !

Pour autant, ce n’était pas gagné ; le contrôleur qualité et le responsable des finances sont toujours à chercher la petite bête et à mettre des bâtons dans les roues des projets innovants. Mais j’avais pour le soutenir toute l’équipe médicale et nous avons pu obtenir l’ouverture d’une ligne budgétaire raisonnable, la mise à disposition d’un grand local et un crédit de trois ans. Avec au terme un bilan comparatif chiffré des guérisons... Donc rien à perdre, et vents favorables.

J’en ai discuté avec Gaël. D’abord stupéfait, il s’est vite intéressé à l’idée. Une semaine après notre entretien, il m’a appelée pour me demander s’il pouvait venir étudier de visu, la configuration des lieux. Un mois plus tard il m’a donné son accord avec un projet préliminaire à discuter. Trois mois après, le local qu’il avait modelé - quelque chose entre un jardin d’enfant et un salon de thé - fut inauguré. Je me souviens encore de l’expression de certains directeurs, lorsque j’ai dévoilé la pancarte posée sur la porte :


LA MOUCHE M’AGACE L’OREILLE GAUCHE

Cela plut aux enfants qui pouffèrent de rire en s’égaillant dans la pièce. Dès le lendemain, ils investirent les divers coins : Livres et Dessins avec tapis, coussins et table basse, Jeux avec coffre à déguisements et jeux de société, Restaurant avec tables et chaises...


Lorsque j’avais besoin de souffler, je venais partager un moment avec eux. Gaël nouait un gros nœud papillon autour de son cou et racontait des histoires, qui donnaient lieu ensuite à de magnifiques dessins ou à des parties déguisées mémorables… Ou il passait un tablier, faisait cuire quelques galettes et organisait une fête pour remonter le moral de l’un de ses jeunes hôtes.

Dès la fin de la première année, l’indice de guérison a augmenté. Cela a mis fin aux médisances concernant Gaël, qui insinuaient qu’il avait une araignée dans le plafond. Quant aux directeurs, qui exprimaient leur doute face aux chiffres annoncés, je les ai invités à se joindre à nous pour manger quelques galettes avec les enfants. Ils vinrent, visages fermés et sourires ironiques, et je les observais à la dérobée.

A un moment, ils se sont tournés vers Gaël :

– Pourquoi avoir nommé ce lieu ainsi ? N’est ce pas un peu compliqué pour des enfants ?

– Ah ! répondit-il malicieusement, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre !

J’ai jubilé…



Michèle Rodet

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