jeudi 30 novembre 2017

Au Bar de la Ficelle

( texte composé sur le thème 68, autour du mot vinaigre )

D’un geste machinal, le Gros passa un chiffon grisâtre sur le dessus en cuivre du comptoir. Samedi, ce devait être normalement un bon jour pour le Bar de la Ficelle. Le patron se disait qu’il aurait encore à faire vinaigre pour tirer les cafés à la machine et préparer les verres d’eau car c’était maintenant la manie de demander un verre d’eau avec son café, comme chez les Ritals. Cela ne l’empêcherait pas de jeter des coups d’œil à la dérobée au balancement de la minijupe de la nouvelle petite serveuse.

Quelques habitués étaient là. Celui qu’on appelait "le réchauffé", toujours en manches courtes, hiver comme été, et qui monopolisait l’Est Républicain du bistrot. Les deux retraités qui passaient ici après le marché, elle plongée dans ses mots croisés, lui le regard dans le vide. La dame "bien sous tous les rapports" qui gérait son agenda et prenait des rendez-vous sur son portable. Et puis, en cette saison, les touristes qui, sur le chemin de la Cathédrale, passaient devant le Bar.

La douce torpeur du matin fut tout à coup brisée par l’irruption d’un objet volant tout d’abord non identifié : un éclair gris ardoise provenant de la porte restée ouverte, un tournoiement au plafond de la salle, un bruit de verres cassés sur l’étagère au dessus du comptoir. En fait, c’était un pigeon sans doute égaré et qui tout de go s’était perché là-haut à côté des bouteilles d’apéritif. Il fixait la salle de ses yeux ronds et de temps en temps battait des ailes, soulevant une poussière qui était bien la preuve que le ménage n’était pas une préoccupation centrale au Bar de la Ficelle.

Une des touristes anglaises ne cessait de s’exclamer : « My God ! My God ! ». Le retraité qui avait fait la guerre d’Algérie s’était levé d’un bond en criant : « Attention les gars ! ». La dame "bien sous tous les rapports" abritait son visage de son bras replié. La petite serveuse avait du mal à réprimer son fou rire. Le Gros lui ordonna : « Allez ! Fais-le sortir ! » . La jeune fille ne trouva pas mieux que de taper dans ses mains, ce qui eut comme seul résultat de faire s’envoler le pigeon qui se posa sur le lustre, le faisant se balancer. Une voix s’éleva : « Il va nous caquer dessus. C’est intolérable. Faites-le sortir ! ». Le "réchauffé" monta sur une chaise et se servit de l’Est Républicain replié pour essayer de faire envoler le pigeon en direction de la porte.

Le patron se rendit compte qu’il avait complètement perdu le contrôle de la situation. Il empoigna alors le balai qui était derrière le bar et les bras levés le fit tournoyer comme les pales d’un hélicoptère. Tout tourbillonnait. De temps en temps, le balai atteignait le pigeon dans une des étapes de son vol, de petites plumes volaient. Les clients s'étaient repliés le long des murs. Le patron n’était plus le Gros pacifique que l’on connaissait : il défendait son territoire, il chassait l’envahisseur. Plus tard un témoin affirmera « qu’il avait les yeux injectés de sang ». Et puis, sans que l’on sache bien comment cela s’était passé, le pigeon se trouva à un certain moment en face de la porte et pfutt ! disparut au dehors.

Le Bar de la Ficelle était maintenant comme un champ de bataille abandonné : chaises renversées, poussière, tasses et verres cassés…

Dans le silence général, la petite serveuse fit remarquer qu’il y avait par terre un drôle d’objet brillant, un petit cylindre en aluminium avec des attaches. La retraitée s’exclama : « Moi qui suis du Nord, je vous le dis : c’est un tube, porteur de message que l’on accroche à la patte des pigeons voyageurs ». On fit cercle autour d’elle qui ouvrit le petit cylindre avec précaution. A l’intérieur, un papier plié, avec écrit en majuscules : « PAIX – HARMONIE ».

Le patron fit alors une invite qui, au dire des habitués, lui était totalement inhabituelle : « Venez tous au comptoir. Tournée générale. C’est le Bar de la Ficelle qui régale ! ». Tous les clients, habitués et de passage, se retrouvèrent à évoquer la bataille, amplifiant les péripéties, les mimant. Le patron avait sorti les apéritifs, les jus de fruit, les amuse-gueules et les croissants. L’ambiance était à la fête. Comme les touristes britanniques avaient depuis longtemps filé à l’anglaise, on était maintenant entre Gaulois. C’est sans doute ce qui fit dire au "réchauffé" : « Cela me fait penser sans conteste à la scène du festin que l’on retrouve à la fin de tous les albums d’Astérix. »

Bozo

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