jeudi 21 septembre 2017

Un été à Tinos

( texte composé sur le thème 66, autour du mot gougoune )

Sur la table est posée la lettre de cette femme.

Angélique la regarde comme s'il s'agissait d'une personne. Elle est abasourdie!

Elle se lève, enfile ses gougounes, se dirige vers l'évier de pierre, se sert un grand verre d'eau, le boit d'un trait comme si le liquide pouvait effacer les mots.

Puis, irrésistiblement attirée, elle reprend la lettre...

Monsieur,

Après des années de recherches acharnées, je vous ai enfin retrouvé, bien caché dans cette île des Cyclades dont j'ignorais jusqu'à l'existence.

Voici mon histoire dont le début ne vous étonnera guère.

Je suis née à Saint-Philippe, sur l'île de la Réunion, il y a 22 ans. Je m'appelle Axelle et mon frère jumeau, Martin. Nous avons grandi près d'une mère et de grands-parents aimants.

Mais, dès l'école maternelle, nous avons bien compris que nous étions différents. Les autres enfants parlaient de leur papa qui, quelquefois, venait les chercher à l'école.

Pour nous, pas de papa!

Dès le plus jeune âge, nous avons pressé maman de questions. Nous l'avons harcelée, tant son unique réponse ne nous satisfaisait pas.

"Votre père est parti quand vous étiez encore dans mon ventre."

Et c'était tout. Nous n'avons jamais pu en savoir davantage. Nos grands parents n'étaient pas plus loquaces!

Nous étions métis. Maman et ses parents étaient noirs. Dès l'âge de 8 ans, nous avons compris que notre père était blanc. Notre père était un "Z'oreille"!

Maigre indice.

Le temps est passé, nos questions restaient sans réponse, nous avons grandi avec ce manque au fond du ventre.

Et puis un jour, maman a été hospitalisée et pour lui faire plaisir, nous avons décidé de ranger la maison de fond en comble. C'était il y a cinq mois.

Dans le grenier, bien caché sous une pile de vieux journaux nous avons découvert une boîte à chaussures pleine de lettres, pleine de vos lettres, adressées à maman.

Vous y parliez de nous, de votre envie de nous connaître, de nous voir, de vous occuper de nous. Nous vous manquions.

La dernière lettre remontait au 25 janvier 2005, nous avions 10 ans. Et puis, plus rien. Sans doute, lassé par l'absence de réponse, vous avez abandonné l'idée de nous voir.

Marié avec une certaine Suzanne, vous étiez professeur d'EPS. Vous ne dites pas si vous avez des enfants.

Au dos des enveloppes, une adresse à Grenoble. Grenoble, les montagnes, la neige... Quel rêve pour nous, petits créoles!

A cette adresse, vit encore Suzanne, votre ex-femme. Je lui ai téléphoné et c'est très aimablement qu'elle m'a donné votre adresse à Tinos.

Vous avez sans doute bien compris à quel point, Martin et moi, avons ressenti durant toute notre enfance et notre adolescence le manque de notre père. Le manque de vous.

Nous aimerions tant vous connaître...

Votre fille, Axelle

Angélique repose la lettre, jette un vague regard par la fenêtre. Des paddles glissent sur la mer Égée. Elle ne les voit pas.

Elle pense aux cendres de son père jetées dans cette mer, selon son désir à lui, une semaine auparavant.

Elle aurait tant aimé les disperser avec Martin et Axelle, son frère et sa sœur. Elle se serait sentie tellement moins seule.

Maintenant tout est terminé.

Ln

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