vendredi 18 août 2017

Un été à l'alpage

( texte composé sur le thème 66, autour du mot gougoune )

Sur la table est posée la lettre de cette femme qui avait promis de nous prévenir dès qu’elle saurait. En fait, c’est plutôt un court billet qu’une lettre. Cela dit : « C’est pour lundi. Ils vont partir très tôt de Gigors et passeront à Beaufort vers les 6 heures. Ne les manquez pas. Bonne chance. »

Ce lundi, nous sommes debout à 5 heures. Il ne s’agit pas en effet de manquer une telle occasion. Ce sera peut-être une des dernières fois où l’on pourra voir sur la route un troupeau en transhumance allant passer l’été à l’alpage dans le Vercors.

Arrivés un peu à l’avance à Beaufort, le village est encore endormi, les volets tirés. Seul un corniaud affairé se hâte vers un rendez-vous improbable. Déception ! Ils ont déjà dû passer. Des crottes de moutons dans la grande rue en attestent. Il s’agit simplement de jouer au Petit Poucet et de suivre ces traces. Nous reprenons la voiture en direction de l’Escoulin. Au bout d’un ou deux kilomètres, nous apercevons dans un tournant l’arrière-garde du troupeau. Par chance, nous trouvons un endroit pour ranger la voiture sur le bas-côté et courons pour le rejoindre.

Devant nous, à perte de vue, une mer frissonnante de moutons, deux chiens et trois bergers.

Nous demandons s’il est possible de des accompagner un bout de chemin. On nous répond que ce sera avec plaisir, qu’ils ont été un peu déçus de ne voir personne faire attention à eux en passant à Beaufort : « Autrefois, tout le monde aurait été aux fenêtres… »

Le berger, visiblement le chef de cette petite escouade, est coiffé d’un béret qui lui fait comme une tuile au dessus du visage. Très bronzé et les yeux bleus à la Jean Giono, il a toute l’allure du berger que l’on imagine, avec son long bâton sculpté. A ses côtés, une grande asperge à la crinière rousse en tenue de camouflage délavée. Une paire de gougounes est accrochée derrière son sac à dos. Nous apprendrons plus tard qu’elle est québécoise. Le troisième berger, un binoclard d’une quinzaine d’années, en culottes courtes, est fier comme Artaban de participer à sa première estive. Les deux chiens, au pelage noir et blanc, s’efforcent en jappant de remettre dans le droit chemin les agneaux qui profitent de la promenade pour grappiller quelques brins d’herbe au bord des talus.

Nous marchons plutôt lentement : à peu près deux kilomètres par heure, nous dit le berger. Tous ces petits sabots font sur la route comme un très discret concert de castagnettes. L’air est tout imprégné d’une odeur de suint. Nous avons vite l’impression d’appartenir nous-mêmes à ce flot.

Le voyage doit durer trois jours avec des étapes bien prévues à l’avance. Une camionnette y apportera la nourriture et les quelques bagages pour bivouaquer. En tête, il y a deux autres bergers avec leurs chiens, mais on ne peut pas les voir d’où nous sommes car le troupeau occupe une grande longueur de cette petite route sinueuse. Au fait, combien de moutons ? Au total : 1550, ou... 1551. Ils les ont comptés hier au soir avant d’aller se coucher mais n’ont pu tomber d’accord sur le nombre exact. Ces comptages sont importants car ici les moutons, qui sont marqués sur le dos, appartiennent à deux propriétaires et il ne s’agit pas d’en perdre. En principe, les jeunes agneaux, qui ont autour de quatre mois, marchent avec leur mère. Pour le reste, cela dépend du caractère de chacun : certains aiment bien marcher en avant et d’autres ont tendance à traînasser.

Lorsqu’à regret nous les quittons, le berger veut parler encore de l’avenir de la transhumance :

« Voyez-vous, nous sommes un des derniers troupeaux à nous rendre à pied à l’alpage. On ne donne plus l’autorisation ou alors, par exception, sur les petite routes comme celle-ci. Un des problèmes, mais pas le seul, est que nous tenons toute la route. Un camion ou une voiture ne peuvent pas nous doubler et on ne peut pas faire ranger les moutons. Ceux que l’on croise doivent attendre que l’on passe et aujourd’hui les gens ne veulent plus attendre. Maintenant le voyage se fait en camion et ça ne coûte pas rien. Vous savez ce qu’ils font à Die pour satisfaire les touristes à la fête de la transhumance ? Ils arrêtent les camions venant de la Crau à la pancarte marquant l’entrée de la ville. On fait descendre les moutons qui, les pauvres, défilent tout au long de la grande rue et hop on les fait remonter à la sortie ! Nous, ça nous fait bien rigoler.

Merci pour la compagnie et bon retour à vous.

Et puis… Vous savez, ne soyons pas tristes parce que les choses changent. La transhumance, elle fait comme tout, elle s’adapte. Longtemps encore, je crois bien, on mènera les moutons passer l’été à l’alpage. Voyez ces jeunes bergers qui prendront peut-être la relève. Il ne faudrait pas penser que vraiment tout fout le camp, que tout est terminé ! »

GP

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