vendredi 19 mai 2017

Du hamster en terrasse

( texte composé sur le thème 64, autour du mot wagon )

Je suis installé à la terrasse de Chez Léon, en train de me livrer, en Perecquien appliqué, à ma tentative hebdomadaire d’épuisement d’un lieu. Mais le plus souvent c’est moi qui sort épuisé de l’exercice. Trop de choses à observer et à noter sur mon carnet moleskine.

J’ai déjà dénombré ce matin 42 jeans artistiquement déchirés, 2 aux fesses, 5 aux cuisses, les autres aux genoux, la déchirure sur l’un d’eux semblant involontaire car maculée d’un peu de sang. Sans doute résultat d’une bonne vieille chute et non pas d’un effet de mode ; 24 mini-jupes plus ou moins couvrantes dont 3 frisant l’indécence (encore que cette remarque à connotation moralisante sorte de l’objectivité prescrite) ; 7 costumes gris anthracite rehaussés par une touche de couleur discrète apportée par la cravate et accompagnés chacun d’une mallette, la plupart du temps, noire ; un 3 pièces marron rayé de fines bandes blanches de confection italienne et assorti à un Borsalino de même teinte ; 28 casquettes de sport dont les 3/4 avec la visière à l’envers, toutes allant de conserve avec des survêtements bleu, rouge ou noir munis de bandes verticales blanches et souvent retroussés à mi- mollets, découvrant des chaussettes de tennis plus ou moins blanches et des chaussures de jogging ou de running d’une telle variété de teintes qu’il est impossible de les décrire toutes, sauf une paire remarquable par son jaune fluorescent ; une robe bleu marine à petites fleurs blanches avec un cabas ; 2 jilbabs l’un bordeaux, l’autre noir ; une gabardine mastic passablement élimée; un bleu de travail terni avec une lourde sacoche en cuir râpée ; une factrice reconnaissable à son vélo jaune…

Et enfin… oui enfin, car attendue (l’impatience provoquant ici une nouvelle entorse à l’objectivité) l’apparition du tailleur gris souris et son petit chapeau de même couleur cramponné au chignon tourbillonnant de La Dame. Les majuscules soulignent qu’il s’agit d’une inconnue notoire qui passe et repasse tout les jours devant la brasserie, et dont l’allure remarquable et calculée, remarquablement calculée,  attire tous les regards. De cette dame on ignore tout et la semaine dernière, comme elle avait fait halte pour prendre un café, l’occasion se présentait, avais-je pensé, de faire connaissance, mais elle m’avait claqué au nez la porte d’une conversation que j’avais crue entrouverte. Aujourd’hui quelque chose cloche, chahute son allure. Elle a perdu de sa superbe, paraît étonnamment rabougrie. Je constate bien vite qu’elle a troqué ses escarpins contre une paire de bottes en caoutchouc jaunes à motifs verts, ce qui lui donne une démarche pataude et empruntée. Soudain elle dévie de sa trajectoire et se précipite à ma table : « Je vois bien que vous vous demandez ce qui m’arrive ? Pourquoi ces bottes ? Et bien si vous voulez savoir, mon lavabo déborde et le robinet fuit ! ». Et aussitôt disparue avant que je puisse dire quoique ce soit. Je la vois s’éloigner avec force bras et jambes, dans un clapotis de bottes. Son intrusion inopinée vient de porter un nouveau coup à la position de témoin objectif que je me devais de tenir et cela me plonge dans une angoisse aussi profonde que celle que j’avais ressentie un jour au cinéma quand un acteur avait quitté l’écran pour venir s’asseoir à mes cotés.

J’ai essayé de reprendre mon travail de notation. Hélas pas pour longtemps. Ma concentration laborieusement reconquise est de nouveau perturbée par une discussion grimpant dans les décibels. Trois hommes se disputent à propos d’une expression commune : "le président passe à table". Ils tiraillent en tout sens ce pauvre lieu commun pour en extraire je ne sais quelle vérité ultime. L’un affirme que, compte tenu du contexte, cela signifie que le président s’apprête à déjeuner, le second que le président passe aux aveux pour confesser ses turpitudes (il y en aurait un wagon), le dernier (de loin le plus véhément) prétend qu’il s’agit du camembert, servi coulant, qui circule entre les convives à la fin du repas. Difficile de comprendre ce qui suscite une telle controverse.

Pas le temps de m’interroger davantage, car voilà que le garçon de café se penche sur moi et me demande si je souhaite reprendre du hamster doré. Éberlué, j’ai cru à une irruption de la fiction dans la réalité et avoir à faire à un comédien. Pourtant non, c’est bien le garçon qui m’a servi tout à l’heure mon habituel café croissant. « Que monsieur ne le prenne pas mal… simplement, il faut parfois mettre du hamster en terrasse lorsque l’ambiance menace de s’abîmer dans la monotonie ! ». Je ne sais que rétorquer. Cette fois-ci en tout cas c’en est fait de mon ambition de devenir un Perecquien patenté.

Alors autant accueillir ces surgissements intempestifs de la surréalité et en amplifier les effets en se livrant aux joies du hasard objectif. Par exemple en cherchant le dicton du jour : "Le 19 mai, craignez le petit Yvonnet, c’est le pire de tous quand il s’y met."

Étonnant non ? Je n’ai pas osé demander son prénom au garçon.

Victor Matu
Notes du 19 mai 2017

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