mardi 25 avril 2017

Sur le sentier GR9

( texte composé sur le thème 63, autour du mot pièce )

De son portefeuille perdu en 1996, elle n’avait plus aucun souvenir. Jusqu’à ce samedi de mars dernier, quand un inconnu se présente à son domicile. C’est un coursier qui lui tend un paquet enveloppé de papier kraft. Ces derniers temps, Sarah n’avait rien commandé qui aurait pu expliquer une telle livraison. Elle signe le registre de façon réflexe, sans bien regarder, et très intriguée s’empresse d’ouvrir le paquet.

Quelle n’est pas sa surprise en découvrant alors un portefeuille qu'elle reconnaît immédiatement. Il lui avait été offert par son oncle au retour d’un voyage au Maroc. Ce portefeuille, elle l’avait perdu au cours d’une randonnée, l’été de l’année du bac. Ses parents avaient accepté qu’elle parte avec des amies parcourir une portion du GR9. Elles avaient dormi dans une Auberge de Jeunesse et, en fin de journée, Sarah avait constaté qu’elle n’avait plus son portefeuille. L’avait-elle oublié dans la pièce qui servait de dortoir ou était-il tombé de la poche de son jean au cours d’un passage un peu accidenté ? Pas moyen de le savoir.

En fait, elle ne gardait pas en mémoire que cette perte lui ait causé beaucoup de tracas. Le portefeuille ne contenait qu’un billet de cinquante francs et heureusement, sa carte d’identité se trouvait toujours dans une poche de son sac à dos.

Sarah caressa du doigt le beau cuir et avec une émotion se décida à ouvrir le portefeuille. Elle y retrouva les photos qu’elle avait toujours avec elle à l’époque, les cartes de diverses associations et activités, une liste de livres à lire, les adresses de vacances de ses copines… Surtout, elle y trouva une feuille de papier pliée en huit et couverte d’une écriture qu’elle ne connaissait pas. C’était une lettre :

Chère Sarah,

Vous êtes sans doute bien étonnée de retrouver votre portefeuille après tant d’années et aussi de lire ce mot écrit par quelqu’un que vous ne connaissez pas.

Je voudrais ici vous adresser tout à la fois des excuses et des remerciements.

Des excuses d’abord, pour avoir tant tardé à vous restituer ce portefeuille que j’ai trouvé au cours de l’été 1996. J’étais alors en vacances dans le Vercors et nous faisions une balade sur le GR9, près de Bouvante. M’écartant un moment du sentier j’ai aperçu un portefeuille sur un buisson. Il avait dû être jeté là par quelqu’un qui l’avait certainement délesté de l’argent qu’il pouvait contenir. En fin de journée, j’ai étalé sur une table tout le contenu et ai été immédiatement sidérée en découvrant que la photo figurant sur votre carte du Conservatoire me ressemblait de façon frappante. Sans cette étrange coïncidence, j’aurais bien sûr cherché à vous faire parvenir immédiatement votre bien. Cela aurait été facile : votre adresse figurait à plusieurs endroits.

Pour mieux m’expliquer, je dois dire que je suis restée fascinée. Je me suis identifiée à vous. Lorsque je me coiffais comme vous l’étiez sur cette photo où vous étiez avec deux adultes, probablement vos parents, je vous ressemblais encore plus. A partir de ce jour, j’ai souvent vécu votre vie en imagination : j’habitais comme vous à Paris, j’allais au concert, je visitais des galeries de peinture, j’avais comme petit ami ce grand jeune homme blond… J’allais jusqu’à demander à mes amis de m’appeler Sarah, leur disant que c’était mon deuxième prénom et que je le préférais. Quand j’allais à une soirée, je glissais le portefeuille dans mon sac. Je me suis inscrite à une École de Musique pour apprendre à jouer de la flûte traversière. Plus encore, lorsqu’il m’arrivait d’avoir un choix à faire, je me demandais souvent : « Qu’en penserait Sarah ? ». Bref, comme cela peut se produire à l’adolescence, je vivais souvent comme dans un rêve, je fantasmais. Je n’avais même plus besoin de voir le contenu du portefeuille, je le connaissais par cœur.

Le temps a passé. J’ai sans doute mûri et bien changé. Le portefeuille était sur une étagère en haut d’un placard. Je l’y avais oublié et l’ai retrouvé à la faveur d’un petit rangement. Après une courte recherche sur Internet pour vérifier votre adresse, je me décide maintenant à vous l’expédier.

Mon intention n’est pas de vous restituer un objet qui pourrait vous manquer et des papiers que vous n’avez peut-être plus en mémoire, car je suppose bien que vous avez pu facilement vous en passer depuis tout ce temps ! Ce sont plutôt des remerciements que je voudrais vous adresser. Sans bien sûr vous en douter, vous avez été un modèle pour moi. Vous m’avez inspirée et quelquefois même guidée. Si je suis maintenant musicienne dans un orchestre, c’est au départ à vous que je le dois. Tout ce que j’ai pu réussir c’est parce que je me faisais une certaine idée de ce que « quelqu’un de bien », comme vous, aurait fait. Vous m’avez permis de grandir. Merci de tout cœur, Sarah.
Je vous embrasse.

GP

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