samedi 4 février 2017

Saint-Valentin

( texte composé sur le thème 61, autour du mot filet )

Je n’ai jamais attaché d’importance à ce genre de fête commerciale qui n’apporte rien de sincère dans une relation. Et d’ailleurs, je n’avais pas de relation en ce temps-là. Mais là j’avais reçu une invitation à un « speed-dating », boisson offerte, et je me suis dit que cela pouvait être amusant. L’invitation était ainsi rédigée : « Vous êtes seul-e- pour la Saint-Valentin ? Venez nous voir, nous nous occuperons de tout ! L’amour est chez nous ! »

Il y avait du monde dans ce grand café ; sans doute en raison du caractère d’urgence à l’approche de cette fête des amoureux. Les tables étaient disposées en rond, une chaise de chaque côté. Nous avions un quart d’heure pour faire connaissance, la suite étant laissée à notre convenance. Une sonnerie mettait fin aux « entretiens ».

Je vous explique en deux mots : j’ai un physique qui parle pour moi, du coup la plupart des gens pensent que je n’ai rien à dire. Alors ils se racontent en ne regardant que mes seins et parfois un peu mes yeux.

Mon premier rendez-vous était déjà assis lorsque je suis arrivée et n’a même pas fait mine de se lever. Un scan rapide de bas en haut, il avait estimé la marchandise, et moi j’avais jugé l’animal.

– Je suis provisoirement seul, me dit-il. (Pas depuis longtemps pensais-je, en voyant l’ornière creusée par une alliance. Peut-être même venait-il de l’enlever dans les toilettes car son doigt était rouge et il sentait la savonnette bon marché). J’ai besoin d’une femme pour mon image de marque. Car je suis quelqu’un d’important (pour qui, pour toi ?).

Tout en me faisant une déclaration de son patrimoine, yacht, hôtel particulier et quelques bricoles du même acabit, il redressait son épaulette droite et se revissait la tête d’un quart de tour toutes les dix secondes à l’intérieur de son col de chemise avec une petite crispation du menton. Ses mains voltigeaient de ses cheveux à son nez, à ses oreilles. Tiens l’épaulette gauche y a droit aussi. (Il a des parasites ou quoi ? Qu’est-ce qu’il a à se remuer comme ça ?) Mon Dieu comme cet homme m’est antipathique et comme un quart d’heure peut être long ! Je décidai de ne pas l’encourager d’une quelconque façon et lui demandai brusquement :

– Et vous venez souvent faire vos courses ici ? Une femme pour vous mettre en valeur, ça va chercher dans les combien ? Ça ne doit pas être facile à trouver, non ? Vous parvenez à en faire tomber dans vos filets ?

Il m’assassina brutalement d’une insulte de son cru que je lui retournai illico au masculin avec un très charmant sourire.

Et il partit rageusement chercher potiche ailleurs.

Un autre monsieur se présenta, intimidé et brun de poil. Celles qui aiment le rupestre l’auraient sans doute trouvé plaisant et, là-haut au milieu de ses prairies, il devait être magnifique ! Je le trouvai attendrissant. Mais il faut être en vacances en montagne pour raison de santé pour apprécier pleinement ce genre de beauté. Il déposa sur la table un petit paquet ficelé qui fleurait aussi bon l’ovin que son gilet en peau de mouton flambant neuf et certifié fait main.

– Bonjour Madame, je vous trouve très belle !

Pas beaucoup d’imagination ce garçon mais du cœur… J’eus envie d’être gentille avec lui parce que lui n’osait pas parler.

– Et que faites-vous dans la vie, monsieur ?

– Ben, j’élève des moutons et des chèvres et j’aimerais bien avoir une bonne amie qui me donne la main… parce qu’il n’y a pas beaucoup de monde dans mon coin… Et dans la vallée les filles ne sont pas belles comme vous. Elles font pas rêver.

– Les moutons, c’est pour la laine, je suppose, mais pourquoi élever des chèvres ?

– Diable… madame, c’est pour les fromages…

Il poussa le petit paquet odoriférant vers moi.

– D’ailleurs, je vous en ai apportés ; je les fais bien bons mes fromages, vous savez. Là-dedans, y en a des demi-frais et des vieux bien goûteux.

– Merci beaucoup, monsieur. Vous pouvez me dire votre prénom ?

– Sébastien, que je m’appelle ! Ne l’ouvrez pas tout de suite, me dit-il. Comme ça vous penserez encore à moi lorsque je serai parti.

– Merci Sébastien. Il est certain que je ne vais pas vous oublier de sitôt. Ah ! la sonnerie a retenti, nous devons nous quitter. A bientôt dans la montagne peut-être…

Lorsque je vis arriver le numéro trois, je n’eus qu’une envie c’était de m’enfuir. Je ne pouvais pas trouver de mots pour le décrire tellement il était bizarrement vêtu et avait l’air malsain. Le teint blême, les cheveux chimiquement noirs en mèches agglutinées, et les yeux bordés de khôl genre pirate des Caraïbes en fin d’ouragan. Mais qu’est-ce que c’est que ce machin-là ?

– Salut, me dit-il ! Ça gaze ?

– Bonjour. Vous ne vous êtes pas trompé d’endroit ? C’est un speed-dating, ici.

– J’sais pas ce que c’est, j’connais pas le mot. Moi je cherche une rombière pour me filer du blé en échange de petits services, si vous voyez ce que je veux dire…

– J’en ai une petite idée, mais je vous remercie, je ne vais pas faire appel à vos services. Au revoir !

Là, j’en ai eu assez, vraiment. L’amour ne pouvait pas être ici ! Je suis partie, sans boire la consommation promise.


Et, le jour de la Saint-Valentin, je suis allée m’installer dans un café-bibliothèque de mon quartier, qui fait des croque-monsieurs divins à trois étages, et où on peut rester aussi longtemps qu’on veut en empruntant quantité de livres présentés sur un mur d’étagères.

J’étais seule, j’étais bien. J’ai fait une petite folie, j’ai commandé une bière. J’ai entendu un petit bruit de papier dans un coin, le merveilleux petit bruit d’une page que l’on tourne. Non, je n’étais pas seule, il y avait là un homme qui lisait. Un homme qui lit, déjà j’aime ça ! Il avait dû oublier ses lunettes car il tenait le livre près de ses yeux. Un homme myope, j’aime ça aussi ! Il ne me verra donc pas et cela me laissera une chance de lui parler. Comme il posait son livre sur la table pour manger un petit bout de son croque-monsieur, j’eus un coup au cœur : Il lisait « A la recherche du temps perdu ».

Un homme qui lit Proust, j’aime, j’aime ça ! C’est un homme tranquille, qui prend le temps de laisser résonner dans sa tête de belles et longues phrases, et si, en plus, comme moi, il cherche celle qui ne tient pas en équilibre, sans jamais la trouver d’ailleurs, et les quelques petites erreurs par ci et par là, sans doute dues à l’imprimeur, c’est l’homme de ma vie.

Il fallait donc ruser pour attirer son attention. Je me levai, me dirigeai vers la bibliothèque, fis semblant de chercher, puis je dis au patron, à voix haute, que je ne retrouvai pas Marcel Proust.

L’homme de ma vie m’entendit, leva la tête, se leva tout entier, et vint me dire qu’il pouvait me le prêter puisque c’était lui qui l’avait emprunté et qu’il avait du mal à lire sans ses lunettes.

– Mais non, mais non, mais si, mais si, je ne veux pas vous en priver, voyons, mais c’est une relecture, ah mais moi aussi, donc… et où en étiez-vous au fait, et vous lequel vouliez-vous relire, et bla bla bli et bla bla bla.

Nous avons parlé toute la journée et toute la nuit, de Proust bien sûr et d’autres choses aussi, surtout lorsque, rentrés chez lui, il a retrouvé ses lunettes.


C’était il y a dix ans et pour chaque Saint-Valentin nous allons manger un croque-monsieur à trois étages au café-bibliothèque de notre quartier.

Marie de Saintjean

Aucun commentaire: