lundi 13 février 2017

La glacière bleue

( texte composé sur le thème 61, autour du mot filet )

Le 14 février est la fête des amoureux.

Amoureux de quoi ? De l’argent ? Des honneurs ? Du pouvoir ?...

L’association de danse du village propose une soirée dansante pour prouver qu’il s’agit bien d’aimer son prochain et sa prochaine !

L’association marche bien : les adhérents sont nombreux, les cours sont complets. Elle organise même des compétitions. C’est un signe des temps, le cinéma ne s’est jamais si bien porté, la danse aussi ; les gens ont besoin de se distraire et que faire de mieux avec son corps, sinon danser ? Toutes les civilisations dansent. L'Afrique entière danse. L'Amérique du Sud danse. Et nous, qui sommes réputés mieux gâtés par le sort, ne danserions-nous pas ? Avons-nous oublié les générations qui nous ont précédés ? Que faisaient-ils ? Ils dansaient ! Parfois devant le buffet ! Mais surtout au bal ! Chaque village en proposait plusieurs dans l’année, autant que les banquets du même nom. Des bals populaires ou bals musette comme les a chantés Sardou.

Donc allons fêter la Saint Valentin en dansant !

Outre l’obligation de participer aux nourritures terrestres (gâteaux, quiches, pizzas, toasts, salades…), la Présidente avait ajouté quelques petites contraintes :

- venir si possible en couple,

- prévoir, pour les danseuses, une jupe ample et des chaussures à talons, pour les danseurs un pantalon noir et des chaussures de ville,

- les danseurs sont invités à apporter un objet original en lien avec la danse, imaginé et fabriqué par eux-mêmes.  


Vers les deux heures du matin, exténués, l’animateur et la Présidente se livrent à un bilan des objets oubliés, laissés, abandonnés... Parmi ces derniers, ils repèrent une glacière bleue. Terrassée par la fatigue, la Présidente, s’emporte contre ces semi-adultes à qui elle a pourtant répété des tas de fois de mettre leur nom sur leurs affaires :

– Quand on leur parle, ils ont des parasites ou quoi ?

Pendant ce temps, l’animateur ouvre la glacière et s’écrie :

– Mais qu’est-ce que c’est que ce machin ?

A l’intérieur, enveloppé dans une sorte de filet en plastique, un objet en métal jaune.

La présidente s’approche et s’écrie :

– Mais c’est un escarpin ! Et il est en or ! Ils sont un peu timbrés ! Je leur avais dit d’en apporter pour se les mettre aux pieds mais pas pour les mettre dans une glacière !

L’animateur confirme, c’est bien un escarpin, et le soupèse : ça va chercher dans les combien ? Et apporte la réponse lui-même : dans les cinq cents grammes !

La Présidente s’exclame :

– Oh là là ! Au prix du lingot, tu te rends compte ?...

L’animateur pondère :

– Ah coquine ! Tu te voyais déjà le faire fondre pour te payer une croisière sur le Danube !... Mais ce n’est pas de l’or, c’est du laiton !... Mais au fait, lorsque vers minuit, j’ai lancé le tango en demandant aux danseurs d’offrir aux danseuses l’objet original qu’ils avaient apporté, tu as vu circuler cet escarpin ?...

– Non, j’ai vu circuler des tas de choses, des bâtons de twirling, des castagnettes, des claquettes, des petites danseuses en terre cuite, des dessins, des petits papiers…  Un cavalier a mis autour du cou de sa cavalière un collier de petites danseuses de Degas, en porcelaine je crois… Ils sont créatifs !

– Oui mais distraits ! Et toi aussi ! Tu n’as pas vu partir une dame brusquement de la table dix ?

– Non…

– Eh ben, à mon avis, il a fait des dégâts avec ses Degas parce que la personne à qui il a offert le collier n’était pas sa femme.

– Et après, on n’est pas conseillers conjugaux quand même !

– Non, mais avec la danse, tu sais, il se passe des tas de choses, c’est un corps à corps ! Tu la connais la communion exceptionnelle d’un couple qui s’aime et qui le manifeste en dansant ?

Elle sourit d’un air complaisant :

– Et comment !... Sinon, je serais Présidente du club hippique mais cela n’explique pas l’escarpin en or… enfin en laiton.

– Si ! La femme de la table dix a craint que son mari ou compagnon ne lui offre rien, elle a donc acheté cet escarpin… en laiton… elle-même. Mais voyant qu’il avait préparé autre chose pour une autre femme, elle est partie en oubliant tout.

– Bravo ! Inspecteur Derrick, tu as bien besoin de dormir… On verra demain !


Le lendemain, la Présidente écrit un courriel pour énumérer tout ce qui a été laissé, oublié, abandonné, perdu…

C’est un monsieur qui est venu récupérer la glacière bleue… Et ce n’était pas celui des Degas ! 

Prudente, la Présidente lui demande s’il a passé une bonne soirée. Il répond :

– Une soirée en or !

Elle hasarde ensuite :

– Et votre compagne aussi ?

– Euh… Je ne sais pas... Je n’étais pas en couple… J’ai des ennuis en ce moment…

– Oh ! Excusez-moi ! Et vous êtes sûr que cette glacière est la vôtre, parce qu’il n’y a pas de nom ?

– Oui oui, c’est la mienne.

Il vérifie à l’intérieur par acquis de conscience… Et il s’écrie :

– Mais qu’est-ce que c’est que ce machin ?

La Présidente se tait et le laisse échafauder ses propres hypothèses, puis voyant qu’il restait interdit, lui vient en aide :

– C’est un escarpin monsieur…

Et elle renforce son affirmation d’un regard appuyé :

– Vous n’avez pas une petite idée ?

– Non.

– Alors je vais vous aider : hier soir, il n’était pas prévu que les danseuses offrent un objet original aux danseurs, vous êtes bien d’accord ? Or, visiblement, une danseuse avait un signal à vous faire passer. Vérifiez si sous le talon de l’escarpin ne se trouve pas un indice… Il se pourrait donc qu’à la prochaine soirée dansante, vous veniez en couple et que vos ennuis s’éloignent mais ne l’oubliez pas trop souvent votre glacière, ou alors réchauffez-la !  

Mariji Cornaton

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