dimanche 6 novembre 2016

L'effet carillon

( texte composé sur le thème 58, autour du mot bain )

Elle se trouvait à la cuisine quand cela se produisit.

D’ailleurs, elle se trouvait très souvent à la cuisine. Elle était entourée de bouches voraces et tous les habitants de cette maison ne pensaient qu’à manger… et encore manger. Il y avait bien sûr le repas du soir, celui où toute la famille se regroupait pour, idéalement, « échanger » et se mettre en osmose, en harmonie, mais qui ressemblait davantage à un ring où le frère et la sœur s’invectivaient gaillardement, et où le père posait des questions si inquisitrices sur les résultats scolaires que la fille se mettait à pleurer et le garçon à bouder. Mais il fallait aussi prévoir un bon petit déjeuner pour le lendemain matin, ne pas se tromper sur les dernières céréales à la mode, différentes pour chacun des enfants, et des toasts pas trop grillés sinon cela fait des points noirs entre les dents, et aussi des œufs brouillés comme en Angleterre, c’est classe. Elle préparait tout ce qui pouvait se faire d’avance sur la petite table en coin de la cuisine. Ne pas oublier le jus d’orange - moi je préfère le pamplemousse il paraît que cela fait maigrir -. Plus les gamelles à emporter, une bien copieuse pour son mari qui n’aimait pas faire semblant de manger, un sac pour le fiston qui ne voulait pas de gamelle c’est trop nul, uniquement des sandwiches donc pas facile de prévoir quelque chose d’équilibré, et une jolie petite lunch-box pour la demoiselle où tout devait être léger mais quand même nourrissant, et rien de salissant s’il te plaît Maman, je ne voudrais pas me retrouver tout l’après-midi avec des taches sur mon chemisier.

Bref, elle était bien occupée dans sa cuisine quand cela se produisit.

Heureusement, Tristan avait accepté de donner son bain au chien, un animal au demeurant charmant qu’ils avaient recueilli à sa demande parce qu’il avait l’air si malheureux, regarde Maman comme ses yeux sont tristes et puis il est tout petit il ne dérangera pas beaucoup, et qui les avaient bien grugés en devenant énorme en quelques mois et en révélant un goût immodéré pour les roulades dans la terre, la boue, le sable, sans doute parce qu’il n’aimait pas ses longs poils blancs et préférait une robe camouflage. Il fallait donc lui donner des bains assez souvent et surtout bien le surveiller tant qu’il n’était pas sec sinon il s’empressait d’aller se rouler dehors pour se faire un après-shampoing… Que le petit ait accepté de lui donner son bain - après tout c’était surtout son chien même si c’était elle qui lui préparait ses repas et le promenait deux fois par jour et le brossait quotidiennement - la soulageait quelque peu en lui permettant d’exécuter d’autres corvées à la place. Pour tout dire, elle rêvait bien souvent d’avoir une plus grande maison avec un très grand jardin clôturé et une belle pelouse impeccable que même si on se roulait dessus ça ne salissait pas, et peut-être quelqu’un pour l’entretenir pourquoi pas, allons au bout de nos rêves, mais pour que tout ça devienne vraiment vrai il lui manquait encore un bon paquet de fric, un très bon gros paquet de fric.

Ce qui se produisit, d’abord, c’est que le prétentieux carillon « westminsterien » de l’entrée, laissé en cadeau par les précédents propriétaires, lança ses cloches retentissantes dans le silence de la maison, tout juste troublé par des bruits d’eau de la salle de bains - il a encore laissé la porte ouverte ! -. Elle courut vers l’entrée, le carillon ayant le bon goût de s’arrêter dès qu’on ouvrait, heureusement. Exactement dans le même temps, elle entendit un grand cri en provenance de l‘étage. Sur le seuil se trouvaient deux onctueux Témoins de Jéhovah dans leurs riants costumes noirs, et sur le côté déboulait une masse dégoulinante et mousseuse, suivie par un petit garçon hurlant « Pupuce, Pupuce ! »...  La sonnerie excitait toujours terriblement la jeune et pétulante Pupuce.

Un des Témoins annonça qu’il venait apporter la bonne parole pendant que le chien, dans un grand dérapage sur le carrelage, inondait tous les pieds présents d’eau savonneuse mêlée de longs poils blancs, se faufilait avec vivacité entre les deux pantalons noirs en les bousculant plutôt vigoureusement. Elle vit de la terreur dans leurs yeux, le diable, c’était sûr, venait de surgir !

« Les paroles s’envolent », dit le proverbe, les Témoins de Jéhovah aussi. Mis à terre par un adversaire peu respectueux et très mouillé, ils n’insistèrent pas et firent demi-tour dans une noire envolée frémissante, car Pupuce, croyant qu’ils jouaient, bondissait autour d’eux en aboyant joyeusement.

– Pardon, Maman, c’est pas ma faute, dit le petit garçon, enfin juste un peu, j’avais pas fermé la porte et…

– Ce qui est fait est fait, Titi. Voilà en tout cas deux messieurs qui ne reviendront pas. Va vite chercher ton chien !

Tout en essuyant ses larmes de rire, la maman regardait autour d’elle le désastre de son ménage, renonçant dans l’immédiat à monter jusqu’à la salle de bains, mais imaginant le pire. Elle retourna dans sa cuisine et brancha la radio qui diffusait, à ce moment-là, une chanson d’Enzo Enzo « juste quelqu’un de bien… ».

Marie de Saintjean

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