dimanche 20 novembre 2016

L'amant qui venait du froid

( texte composé sur le thème 58, autour du mot bain )

Elle se trouvait dans la cuisine lorsque cela se produisit et aussitôt elle se sentit dans le bain, ce bain amoureux qu’elle chérissait tant. Mais par jeu elle fit comme si de rien n’était et continua à éplucher ses légumes. Car elle adorait le taquiner, le faire lanterner un peu.

Impatient, il haussa le ton, il se mit à gronder tel un glacier que le réchauffement climatique torture. Il ne fallait pas que ça dure trop longtemps. Alors bien vite, elle posa son tablier, se jeta un coup d’œil dans le miroir pour voir si elle n’était pas trop mal fagotée, un coup de peigne, un soupçon de rouge à lèvres, et hop ! Mais déjà il s’était tu, c’était sa façon à lui de la faire bisquer. Bien vite cependant il se remit à marmotter. Et comme elle l’entendait mal, elle alla ouvrir la porte du frigo. Voilà, comme ça elle comprendrait mieux. Alors il lui susurra ce qu’elle aimait entendre... qu’il la tenait en haute estime, qu’elle pouvait compter sur lui.

Il se manifestait en effet toujours à propos, lorsqu’elle était tout près de s’effondrer, notamment les fins d’après-midi comme celle-ci où une brume opaque descendait sur la ville et l’ensevelissait dans un linceul. Bien sûr elle n’avait jamais vu ce soupirant assidu sauf une fois où elle crut l’apercevoir sortant du frigo tel le bon génie de la lampe d’Aladin, mais cette apparition avait été si fugace qu’elle avait conclu à une simple hallucination de désir. Désormais elle se contentait de sa voix caressante qui l’enveloppait, cette voix suave à la faire se pâmer, qui lui murmurait ce qu’elle voulait entendre : ne te laisse pas aller, tu as encore des rêves à réaliser, encore des passions à assouvir, et le « Simone chérie » à peine audible qu’il osa un jour la fit rosir et la remplit d’aise. De ce jour elle imagina que bientôt il viendrait la chercher et qu’ensemble ils iraient loin. Mais pour cela il leur faudrait un bon paquet de fric, pensa-t-elle. Alors pas question de se laisser aller. Elle s’en trouvait toute ragaillardie, et prête à tout pour grossir son bas de laine.

Par frigo interposé son mystérieux et fidèle ami lui avait sauvé la vie. Leur liaison avait débuté six mois plus tôt, à un moment où elle touchait le fond, où elle se demandait même s’il y avait un fond. Son mari, la retraite venue, s’était lancé à corps perdu - c’est le cas de le dire - dans des activités caritatives qui avaient absorbé tout son temps. Il avait même poussé la charité jusque tard dans la nuit et parfois jusqu’au petit matin. Et Simone était donc au bord de sombrer lorsqu'une intonation joyeuse et inconnue d’elle était venue frapper son oreille. Pas de doute possible ! Cela émanait du frigo. Le message n’était pas très distinct et il lui avait fallu apprendre à le déchiffrer. Elle avait cru d’abord devenir folle mais s'était rassurée bien vite après avoir lu dans poésie magasine qu’un écrivain dont elle n’avait pas retenu le nom, composait ses poèmes en écoutant les borborygmes des tuyaux de son chauffage. À partir de là elle était devenue une interlocutrice assidue et enamourée mais néanmoins prudente, se munissant toujours d’un cache-nez pour ne pas prendre froid à converser ainsi porte ouverte.

La voir passer son temps à parler avec le frigo finit par briser l’indifférence de son mari et ce d’autant plus que les rares fois où il était présent elle le priait de se taire et de ne pas les déranger. Tu parles encore au frigo ! avait-il dit, exaspéré. Il est jaloux pensa-t-elle et rétorqua avec une jubilation toute intérieure : et pourquoi pas, avec qui d’autre voudrais-tu que je parle ? Lui au moins c’est quelqu’un de bien. 

Victor Matu
 

1 commentaire:

Anonyme a dit…


Ce qui m'a le plus plu: La fantaisie qui imprègne tout le texte, fantaisie de la situation,fantaisie des images comme "..Tel un glacier que le réchauffement climatique torture" ou le cache-nez pour ne pas prendre froid . Par contre, la neige qui "l'ensevelissait dans un linceul", il me semble l'avoir déjà bien souvent rencontré !

Le personnage est très bien évoqué: Plus très jeune, un peu dépressive, rêveuse, attachante...

Le titre "L'amant qui venait du froid " est très amusant et colle parfaitement à l'histoire.

Merci pour ce bon texte.

TITEP