dimanche 18 septembre 2016

Une si charmante vieille dame

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

Le quotidien titrait : « Une mystérieuse vieille dame distribue des billets de 50 euros à des sans logis ».

L’attention de la police avait été attirée par le bruit que faisait un groupe de SDF sous le Pont Pasteur. Ils ripaillaient ! Ils faisaient une nouba d’enfer !

Installés dans ce coin depuis des mois avec matelas, couvertures et rideaux en plastique, ils s’étaient jusque là montrés plutôt discrets ; ils appréciaient l’endroit et ne voulaient pas en être chassés. Mais ce soir la générosité d’une dame les avait mis en liesse et ils faisaient bombance : charcuteries diverses, biscuits en tous genres et surtout vin rosé à profusion. Le rosé surtout avait considérablement fait monter le niveau sonore de leurs « conversations ».

Les policiers n’avaient pas manqué de leur demander d’où venait l’argent qu’ils avaient si facilement dépensé.

– C’est une vieille dame qui nous l’a donné !

– Vous pouvez la décrire ? Comment était-elle ?

– Ben… Elle était vieille avec des cheveux blancs.

– Et une canne ! Et un sac ! Et des gants !

– Mais non, elle avait pas de gants… Elle avait un chapeau…

– En tout cas elle était gentille !

– Une dame chicos, j’veux dire pas comme nous, quoi…

Bien, faites gaffe, les gars, on vous a à l’ œil !

***

Elle allait devoir faire un peu plus attention ; sa distribution de billets aux SDF était une bonne idée mais un peu trop impulsive. Les conséquences auraient pu la faire remarquer. Il ne fallait pas qu’on la découvre.

Ses prochains dons, elle les ferait dans les églises, dans les troncs prévus à cet effet, de façon anonyme. Il y avait tant d’églises. Elle ne mettrait pas dans le panier à quête, on pourrait s’étonner de voir quelqu’un déposer une liasse, non, dans les troncs lorsqu’il n’y aurait personne. Quel souci, tout cet argent ! Mais comment faire ? C’est Dieu qui lui avait envoyé. Elle se devait donc de le garder.

Le train dans lequel elle était montée, en direction de Lyon, était tombé en panne. Après qu’ils aient attendu fort longtemps au beau milieu de nulle part et n’importe où, un haut-parleur avait prévenu les voyageurs qu’un car allait les emmener à destination. Ils devaient descendre avec leurs bagages et déposer ceux-ci impérativement dans le compartiment-coffre sur le côté du véhicule. Pas question de les garder avec soi par manque de place !

Le chauffeur de l’autocar l’avait gentiment installée à l’avant. La climatisation était défaillante et lui avait un ventilateur. C’est parfois un avantage d’être âgée. Il lui avait aimablement fait un brin de causette et elle en avait profité pour lui demander si elle pouvait être arrêtée un peu avant la gare.

– Mais bien sûr, ma p’tite dame. Je vous ferai descendre à une station de taxis et je vous donnerai même votre bagage.

– Merci Monsieur, vous êtes vraiment bien urbain ! Ce n’est pas facile de vieillir, vous savez !


Elle avait trouvé son sac de voyage un peu léger, mais elle ne put en parler au chauffeur car le car était déjà reparti. J’espère qu’on ne m’a rien volé…

Enfin rentrée chez elle, elle s’était dit qu’elle rangerait ses affaires plus tard. D’abord un thé et quelques biscuits au gingembre, rien de tel pour se requinquer ! Et elle s’endormit sur son canapé jusqu’au matin.

Fraîche et dispose le lendemain, quoi qu’un peu chiffonnée, elle entreprit de mettre de l’ordre dans ses affaires.


D’abord elle ne dit rien mais il se peut que ses yeux se soient agrandis et que sa bouche se soit arrondie. Puis elle referma le sac. Puis elle le rouvrit et demeura immobile un long temps à en scruter l’intérieur.

La vivacité d’esprit est une faculté qui ne disparaît pas forcément avec l’âge, aussi remarqua-t-elle rapidement que, de toute évidence, ses quelques vêtements, ses chaussures de marche, son livre de chevet et son tricot n’étaient plus là. Ni son petit réveil, ni sa trousse de toilette. C’était une personne calme et réfléchie. Elle garda donc son calme et se mit à réfléchir.

– A dire vrai, cela m’ennuie un peu que quelqu’un se serve de mon petit réveil, il est assez vieux et si on le remonte trop fort le ressort risque de casser. Mon tricot n’était pas très avancé, je peux le reprendre sans peine. Mon livre, après tout, n’était pas tellement intéressant. Certes mes vieilles chaussures de marche vont me manquer mais je ferai l’acquisition d’une paire de ces magnifiques baskets de sport dont j’ai vu la publicité à la télévision ; il paraît qu’elles rebondissent, cela me donnera un petit coup de jeune.

Tout en soliloquant à voix basse, elle faisait tranquillement des allées et venues à petits pas jusqu’à la commode de sa chambre et rangeait avec soin des liasses de billets qu’elle empilait par couleurs, sans même les compter. Le tiroir fut enfin plein. Elle eut un petit sourire satisfait, elle avait toujours aimé l’ordre.

Au fond du sac restait un petit livre, un manuel plutôt : « Comment jouer au Pokemon Go ». Comme cela ne lui disait rien, elle le posa sur un rayon du placard en se disant que les gens trimballaient vraiment n’importe quoi !

Marie de Saintjean
 

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