mercredi 8 juin 2016

Pas grave...

( texte composé sur le thème 54, autour du mot maillot )

Si vous êtes une femme, vous allez me comprendre. Si vous êtes un homme, vous allez peut-être me reconnaître mais certainement pas comprendre, comme d’hab.

Voilà : il m’arrive d’avoir de ces petites faiblesses, de ces petites pulsions d’achats extravagants qui donnent un goût de bonbon acidulé à la vie, des petits coups d’envie de luxe. Et là, en effet, j’ai un peu craqué : je me suis acheté une collection complète de fantastiques pinceaux de maquillage en vrais poils d’écureuils et martres (j’espère qu’ils étaient déjà morts de mort naturelle avant qu’on leur prenne leurs poils, et vite je referme la parenthèse, je ne veux pas savoir !) et qui sont si doux, si absolument caressants sur le visage qu’ils ne peuvent qu’embellir une femme. Il y en avait quand même un en poils synthétiques dans le lot, alors, hein… !

Je les ai réunis dans un gobelet blanc et j’ai cherché sur internet leur usage respectif (c’est compliqué). Et j’étais bien, je leur souriais. Mes beaux pinceaux, si doux… Je ne m’en suis pas servie tout de suite pour ne pas les salir, et je les ai rangés dans mon placard de salle de bains en attendant l’occase. De temps en temps je les regarde et je leur dis un mot gentil. C’est mon petit bonheur secret à moi.

– Maman ! Maman ! Ah... Voilà la vraie vie qui revient de l’école… Regarde ce que j’ai fait ! Mon petit garçon brandit en même temps un dessin et un sac en plastique.

– Qu’est-ce que c’est, mon chéri ?

– Mais regarde !

Ce que je vois en premier à vrai dire, c’est son maillot de foot Zidane décousu à l’emmanchure et une multitude de taches fraîches du jour qui racontent sa petite vie.

Le dessin est fort beau, un peu surréaliste : un délicat étalement de bleu figure le ciel, avec des petits nuages blancs et ronds adorables. La maison est jaune, très bien peinte, presque laquée. La Maman-bâton a une jupe rouge, un peu courte, mais les jambes sont fines, alors… Cette œuvre est plutôt stupéfiante par la finesse de sa réalisation.

– C’est magnifique, mon chéri ! Tu es un artiste !

– C’est moi que je l’ai fait tout seul ! Le petit garçon frétille de plaisir.

– Et ça ? dis-je, en secouant le sac.

– La maîtresse a dit que je devais te les rendre. C’est tes beaux pinceaux, j’ai fait mon dessin avec, ils vont très bien !

Noooon ! Un cri rauque, un grand souffle plus exactement, est sorti de moi.

La poêle a frappé fort sur la plaque de cuisson, j’ai lâché le sac, couru dans la salle de bains, mes beaux pinceaux étaient partis, je suis revenue dans la cuisine, j’ai ramassé le sac, je l’ai ouvert, je n’ai rien reconnu. Noooon… ai-je encore dit mais à voix basse.

Mon petit garçon n’avait pas bougé.

Les yeux des petits enfants ont la faculté de se mouiller et de s’agrandir instantanément, et le petit bonhomme a bredouillé d’une voix tremblante 

– C’est grave, Maman ?

J’ai caressé sa tête et lui ai répondu :

– Non, mon poussin, ce n’est pas grave, pas grave du tout.

Et, en moi-même, je pensais : « C’est juste épouvantablement, effroyablement, abominablement horrible ! »

Moralité : Mamans ! Si vous avez de beaux pinceaux de maquillage, cachez-les ! Les enfants aussi les apprécient.

Note de l’auteur : le petit pinceau « kabuki » fait de très jolis nuages blancs.

Marie de Saintjean

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