samedi 4 juin 2016

Les deux portraits

( texte composé sur le thème 54, autour du mot maillot )

Dans ce petit village, la vie artistique était intense. Ce fut vrai du milieu du XIXème siècle jusqu’à la dernière guerre mondiale. Les peintres impressionnistes y avait établi leur quartier général et il n’était pas rare de faire faire son portrait, même dans le café du village où la mère Anthony se faisait souvent payer en dessin ou peinture de l’un ou l’autre des artistes habituels désargentés. Mes arrière-grands-parents n’ont pas manqué à la tradition : leur portrait, en pied s’il vous plaît, une belle peinture dont Maman petite fille ne se lassait pas d’admirer la beauté. Je parle d’un temps que les moins de 80 ans ne peuvent pas connaître ! Nous sommes en effet dans les années 1930 !

Lorsque j’entrepris de demander à Maman de me raconter sa vie dans ce petit village, elle me parla de Jean Renoir qui y avait une maison, Renoir le cinéaste ; des films muets qu’il tourna là et où elle fut, petite fille, figurante. Un film l’avait particulièrement marqué : « La petite marchande d’allumettes », une histoire triste à pleurer. Elle me parla aussi de l’orchestre où elle jouait du violon, des bords du Loing où les hommes en maillots canotaient sous le soleil de l’été. Mais surtout elle me parla de ces deux portraits, hélas disparus dans les déménagements… C’était pour elle une grande perte, toute son enfance semblait être restée là dans les portraits de deux êtres, ses grands-parents, qu’elle chérissait et qui avaient quitté la vie depuis plus de cinquante ans.

Elle ne s’expliquait pas leur perte et ce fut pour elle toujours un crève-cœur de ne pouvoir me les faire admirer.

Un jour que je déambulais dans les rues du vieux Lyon, allant d’une vitrine à l’autre, je tombai en arrêt devant celle d’une espèce de bazar où l’on vendait des choses diverses et notamment des boîtes d’allumettes. Mais de ces allumettes qui ne font pas loin de cinquante centimètres de long et dont on se sert pour allumer les cheminées. Je pensais alors que ça pourrait faire un beau cadeau à ma tante Germaine, qui, justement, m’avait invité pour le dimanche suivant. Ce jour-là quand je présentais les deux boîtes à ma tante, je la vis frappée de stupeur en les regardant.

Ces deux portraits, sur le couvercle, dit-elle, ce sont les reproductions des deux peintures égarées par ta mère.

Danièle BL, Notal

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