jeudi 2 juin 2016

Le grand texte

( texte composé sur le thème 54, autour du mot maillot )

Espèce d’enfoiré, je vais te passer par la fenêtre, s’exclama Garance, rouge de colère, à l’adresse de son ordinateur qui lui a perdu le grand texte qu’elle a mis quinze jours à corriger.

En proie à une tension extrême et à un espoir à la hauteur, elle lança la procédure de recherche et elle regardait défiler le fichier sans que rien ne s’affiche :

– Bonté divine, il me l’a bouffé ce con, répéta-t-elle de plus en plus irritée.

Lorsque l’ordinateur afficha « aucun fichier ne correspond à votre recherche », elle faillit le réduire en miettes mais, encore capable de quelque retenue, elle lui balança sa trousse en plein écran.

– Saloperie de machine qui prend des initiatives alors qu’on ne lui demande rien.

Elle lança une deuxième fois la recherche, y compris dans les fichiers cachés. Cherchez bien partout. Il est sûrement quelque part. Je n’ai strictement rien fait. Juste cliqué sur « enregistrer les modifications ». L’écran a semblé s’affoler, il y a eu comme un bug et lorsque je suis allée chercher le fichier dans le dossier jaune, il n’y était plus. Et là il m’annonce une deuxième fois que le fichier n’existe pas. Un an de travail.

Garance était désespérée. Elle aurait perdu le contenu de son compte en banque, ce ne serait pas pire. Elle a tout perdu. Le sens de sa vie du moment. Elle se sentit déshabillée et ne trouva rien de mieux à faire que de se mettre à genoux, le front contre le sol et sangloter bruyamment comme un enfant à qui on aurait repris son jouet.

Elle essuyait ses rares larmes avec son maillot blanc lorsqu’un éclair d’espoir la traversa : appeler l’informaticien qui fait la maintenance ! Il lui posa quelques questions et se montra dubitatif sur les chances de retrouver le fichier intact.

– Vous avez dû faire une fausse manip, conclut-il.

– Mais j’ai fait la même chose que les autres fois.

– Certainement pas. Un ordinateur, c’est bête et méchant, il fait ce qu’on lui demande.

– Mais je ne lui ai quand même pas demandé de perdre un texte auquel je tiens comme à la prunelle de mes yeux.

Il est venu le lendemain matin. Nuit blanche pour Garance qui entre temps avait pensé à sa clé USB. Joie semi-libératrice en retrouvant sur sa clé une version du texte datant de deux mois. Quand va-t-elle se mettre à faire ses mises à jour ? C’est un moindre mal mais toutes les corrections et améliorations perdues ! Le docteur en informatique confirme : le fichier est perdu.

La colère de Garance redouble :

– Mais enfin ! Ça peut se produire ça ? Un texte de 200 pages aux oubliettes !

Elle portait sur son ordinateur un regard haineux.

Mais il s’en contrefichait l’ordi, imperturbable et lisse, tout glissait sur lui et il refusait obstinément de recracher le morceau. 200 pages d’un coup, tu te rends compte, supercrétin ? Est-ce que tu te rends compte ? La voix de Garance s’élevait dans les aigus. Elle sentait la crise venir. Il fallait qu’elle agisse pour sauver son cerveau. Elle se dirigea donc vers les WC où s’alignaient quelques mini-livres sur une mini-étagère, et elle ingurgita presque sans respirer l’intégralité du « parfait bouddhiste » suivi du « lâcher- prise ».

Quelques heures plus tard sa respiration était redevenue normale mais elle n’osait pas encore vérifier sa tension de peur de devoir prendre un rendez-vous chez le cardiologue. Elle put enfin cesser de psalmodier « je vais bien, tout va bien » et se tourna vers l’avenir.

Il lui fallut longtemps pour tout corriger à nouveau, très longtemps, et ce fut dur, très dur. Mais bon…

Et un soir, heureuse d’en avoir terminé, elle décida de faire un tri dans ses photos avant de les sauvegarder pour ne pas les perdre également. En cliquant sur le dossier du « baptême de Caroline », elle retrouva son fichier. Les 200 pages y étaient…


Mariji Cornaton, Marie de Saintjean

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