lundi 4 avril 2016

Pas de lézard

( texte composé sur le thème 52, autour du mot espace )

Tout est prêt, avait dit Marco !

Il ne restait plus qu’à y aller, avaient pensé les autres. Et c’était quand même ça le plus dur.

Marco avait bien défini le rôle de chacun : ils devaient rester l’un derrière l’autre en laissant suffisamment d’espace entre eux pour ne pas se heurter et risquer de faire du bruit. Le petit demeurerait en arrière.

– Pourquoi ? avait demandé Jésus.

– C’est comme ça, avait dit Marco. Marco dit toujours plein de choses d’un ton convaincu.

Le petit, il l’avait eu à l’esbroufe. En fait, la mère de Michel (c’est le prénom du gamin) est gardienne de l’immeuble dans lequel ils tenaient leurs réunions, en bas dans le local à vélos (il ne faut pas dire concierge, elle n’aime pas) et c’est là qu’il avait croisé l’adolescent Il ne voulait pas vraiment venir, le gamin, c’était pas son truc ces expéditions-là. Lui, il va à l’école et ça lui plaît bien. Il a de bonnes notes et sa mère est fière de lui. Mais Marco avait besoin d’une quatrième personne, un porteur en quelque sorte, et un jeunot c’est facile à manipuler : un beau discours d’escobar et l’affaire avait été faite. Le petit n’avait pas osé dire non tant il lui avait fait miroiter de belles choses :

– Ouvre bien tes esgourdes, qu’il lui avait dit, tu ne feras jamais rien de plus facile qui te rapporte autant. Tu vas pouvoir faire des cadeaux à ta chère Maman. Elle le mérite bien, non ?

– C’est sûr, avait pensé l’adolescent, Maman mérite bien ça.

Il avait vérifié dans le dictionnaire ce que signifiait « esgourdes » : oreilles, tout simplement. Il en savait des grands mots, ce Marco !

Le premier, ce serait Bébert ; c’est un vieux de la vieille, il connaissait la musique ! Quand il avait dit ça, le petit n’avait pas bien compris de quoi il parlait au juste : où allaient-ils donc avec cette histoire de musique ?

Le deuxième, ce serait Jésus ! Jésus était un portugais velu qui avait le don de toujours faire apparaître les objets nécessaires au moment voulu : pas plus tard que tout à l’heure, juste avant que Marco dise « tout est prêt », il avait sorti de son sac une grosse boîte d’esquimaux, encore glacés, au chocolat et aux éclats de noix de pécan. Michel en avait mangé trois car il avait très faim.

Donc, ensuite, viendrait Marco pour « veiller » sur les deux autres, et le jeunot derrière pour tenir sa lampe, son sac et ses petites affaires. Il n’aimait pas être encombré, le Marco. Il disait souvent : je veux que mon espace soit libre de toute entrave !

Dix fois, au moins, il leur avait répété : tout est prêt, tout est organisé, tout est prévu, il n’y aurait pas de lézard !

– De lézard ? s’était étonné Michel. Personne n’avait répondu, il demanderait plus tard l’explication.

Ils devaient passer par une traboule de caves et surgir par une porte arrière de la bijouterie, rafler le plus possible de babioles de luxe, avant de filer. Jésus avait fabriqué une clé pour ouvrir la porte.

Dans la traboule, tout s’était bien passé.

Et ils avaient surgi ! Enfin, surtout Bébert et Jésus, parce qu’en voyant tout un essaim de flics bourdonner de droite et de gauche, Marco avait freiné sec et rapidement refermé la porte à clé derrière ses deux acolytes.

Il avait eu le temps d’entendre Bébert dire « Bonsoir, M’sieursDames ! » sans doute en touchant de l’index la visière de sa casquette comme il l’avait souvent vu faire. Il avait l’habitude, Bébert, il connaissait les usages. Et aussi une philosophie à toute épreuve : « Quand on est poli, on a moins d’ennuis » !

Puis Marco avait crié au petit :

– Calte, gamin ! Retourne chez ta mère ! Et il était parti en courant.

Le jeune, surpris et un peu chamboulé, avait cependant bien compris le sens du premier mot et commençait lui aussi à courir, mais plus doucement car il n’avait pas lâché le barda de Marco, et avait encore sur l’estomac les trois esquimaux mangés trop précipitamment un peu plus tôt.

Il devait apprendre le lendemain par la presse qu’une autre équipe de cambrioleurs avait eu la même idée que Marco, mais eux étaient passés par la porte de devant et s’étaient fait pincer.

N’ayant rien volé et même pas fracturé la porte, Bébert et Jésus ne feraient qu’un petit tour en prison, le temps de revoir les copains d’avant et faire quelques projets.

Le jeune Michel reprendrait l’école, un frisson d’aventure grésillant encore dans sa tête. Il deviendrait peut-être avocat, après tout, c’est parfois utile et cela lui donnerait l’occasion de revoir ses amis… Qui sait ?

Marie de Saintjean
 

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