lundi 18 avril 2016

Leçon de théâtre

( texte composé sur le thème 52, autour du mot espace )

Tout est prêt. Enfin prêt. Le metteur en scène a organisé l’espace. Chacun sait où il doit se trouver, quels mouvements il doit faire, à quels moments il doit intervenir. Cela n’a pas été sans mal. Il en a fallu des répétitions. Beaucoup plus qu’ils n’auraient pensé au début. Pour une pièce de Racine, ils auraient admis, d’ailleurs ils ne s’y seraient pas risqués. Une troupe amateur vous pensez ! Mais pour un vaudeville où l’esbroufe fait office de talent, ce fut une vraie découverte. Plutôt désagréable. Si bien que trois semaines avant la première, l’escobar qui devait tenir le rôle du gigolo prêt à tout pour faire fortune n’était pas au point du tout. Le metteur en avait des sueurs froides et un soir, n’y tenant plus, il s’est emballé :

– Mais enfin, Jérémy, il faut ouvrir tes esgourdes ; il faut les écouter les consignes. Lorsque ta nouvelle épouse te présente à ses enfants adultes beaucoup plus âgés que toi, tu n’inscris pas sur ton visage cette expression dégoulinante de contentement victorieux comme si tu étais un esquimau en train de fondre ! A cet instant précis, le public doit porter son attention sur la mine calamiteuse des ayants-droits sidérés et si tout se passe bien, il éclatera de rire. N’attire pas le regard. Ne fais rien. Contente-toi d’être là.

Jérémy était le plus jeune de la troupe, il y était entré dans l’année et c’était la première pièce qu’il jouait avec eux. Il découvrait que le théâtre de boulevard pouvait ne pas être ce qu’il avait vu jusqu’alors avec des portes qui claquent, des gens qui crient et s’agitent dans tous les sens comme un essaim d’abeilles.

La remarque cinglante du metteur en scène lui fit des nœuds dans l’estomac mais il s’appliqua tant et si bien qu’il parvint enfin à trouver le ton juste et à imprimer sur son visage un masque de neutralité prudente, presque absente. Il fut récompensé par les rires du public qui subodora sous cette feinte placidité désintéressée la ruse et le calcul qui ne tarderont pas à définir son personnage intrigant et perfide mais qui échappent pour l’instant totalement à l’ex veuve héritière d’un riche patrimoine abusée par cet amour rajeunissant.

Mariji Cornaton
 

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