mercredi 2 mars 2016

Le repos d'un guerrier

( texte composé sur le thème 51, autour du mot maison )

Dans le métier de la brocante, il nous arrive quelquefois de faire des découvertes étonnantes.
Il y a quelques mois, j’acquiers dans une vente une jolie petite table en merisier venant de la liquidation d’un héritage dans l’île d’Otrenon. En ôtant le tiroir, je m’aperçois qu’une enveloppe un peu froissée est restée coincée dans le caisson. C’est une enveloppe bordée de  bleu blanc rouge, comme on en utilisait autrefois dans le courrier avec la vignette « PAR AVION ». L’enveloppe, qui avait été décachetée avec soin, porte l’adresse suivante :

Clémence DUPETITOU
Venelle du chien qui chante
PARENVRILLE (Commune de l’île d’Otrenon)

Dans l’enveloppe, une lettre écrite également sur du papier fin :

Caporal-chef  Karl MÜLLER
Secteur Postal 69951
02474 – ARMEES

12 Août 1975

Madame,

Je vous écris suite à l’annonce que vous avez passée dans TAM – Terre Air Mer –  et concernant la vente d’une maison dans l’île d’Otrenon.

Si vous avez passé une annonce dans ce magazine des Armées, je suppose que vous pensez que cette maison pourrait convenir à un militaire ou tout simplement que vous avez de bons sentiments envers les militaires.

Pour expliquer ce que je souhaite, je dois vous raconter un peu mon histoire.

Je suis né en Alsace d’une mère qui habitait Munster et d’un père qui était un soldat allemand de l’armée d’occupation. Ma mère n’avait connu que son prénom, Karl, dont j’ai hérité… A la Libération elle eut les cheveux tondus sur la Grand Place par des soi-disant résistants. Ma mère m’a élevé seule. Étant enfant, j’ai été victime de beaucoup de vexations du fait de mon origine : à l’école, on m’appelait « le boche » et plus souvent encore « le sale boche ».

A dix-huit ans, je suis mêlé à une bagarre qui se termine très mal. Je ne vois qu’une seule issue, m’engager dans la Légion Étrangère. Je me présente alors comme étant allemand, ce qui était vraisemblable car je parle assez bien cette langue, comme souvent les Alsaciens.

Maintenant, j’arrive en fin d’engagement et je n’ai pas du tout l’intention de rempiler.
Je pense donc retourner à la vie civile dont je n’ai pourtant connu que les désagréments.
Pour rien au monde je ne m’installerais en Alsace et atterrir dans une île me conviendrait très bien. Je cherche une maison pour me reposer.

La maison que vous proposez à la vente m’irait très bien : « Situation isolée, superficie d’environ 90m2, trois grandes pièces au rez-de-chaussée, deux pièces à l’étage, petit jardin. »
Une chambre à l’étage, cela m’intéresse.  Pas pour voir la mer - j’en ai eu mon compte - mais pour pouvoir surveiller ce qui se passe aux alentours
Le jardin, cela ne m’intéresse pas particulièrement. Comme le dit souvent l’adjudant de notre Compagnie : « Nous, on est des guerriers,  pas des laboureurs ! » Mais peut-être j’aurai un chien. Dans votre adresse, j’ai vu que vous habitez « Venelle du chien qui chante ». Cela m’a un peu étonné. Dans le bled où nous sommes actuellement cantonnés, les chiens ce n’est pas fait pour chanter mais pour vous aboyer contre et recevoir des coup de pieds au derrière.
Ce qui me plairait serait qu’il y ait une cave assez grande car j’aime les armes à feu et je me vois bien faire quelques cartons en soirée, après avoir bu une bonne bière. Tout cela sans déranger le voisinage : On nous dit toujours qu’il faut respecter les civils.

Côté paiement, pas de problème : Je suis d’accord avec les 300 000 francs. J’ai économisé et j’aurai aussi une prime de démobilisation.

Merci de me répondre.

Avec mes respects.

Karl MÜLLER

Cette lettre, datant de bien des années, m’a beaucoup intrigué. La vente s’était-elle faite ? Si oui, le légionnaire - qui avait quand même l’air d’être un drôle de bonhomme - avait-il pu s’adapter à la vie sur l’île ?

Je passe un coup de fil à un vieux copain qui habite Otrenon pour lui demander s’il avait entendu parler de cette affaire.
Il me dit que Madame DUPETITOU est morte il y a bien longtemps et que ses héritiers ont dispersé tous ses biens.
Au bout de l’île, très près du cap, il reste une maison totalement à l’abandon où plus personne n’habite. Les volets du bas ont été arrachés.
Devant la maison, une niche avec une chaîne rouillée traînant par terre, une gamelle bosselée.
Le petit terrain, couvert d’herbes folles, est entouré d’une haute barrière de fil de fer barbelé.
Une pancarte avec une tête de mort maladroitement dessinée et l’inscription, à la peinture noire : « Terrain Miné ».
Sur le côté, une sorte de cabane très haute sur pilotis, qui ferait penser à une cabane pour la chasse aux palombes.

Quand ils parlent de cet endroit, les gens du coin disent : « La maison du boche ».

GP

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