vendredi 8 janvier 2016

La Dame capricieuse

( texte composé sur le thème 50, autour du mot pied )

La Dame avait nombre de manies bien singulières selon ses domestiques : elle se lavait matin et soir, ne répondait jamais aux questions ouvertes, et vivait chaque jour de sa vie selon les indications de l’horoscope journalier, les prenant au pied de la lettre avec une candeur et une crédulité toutes déconcertantes.

La semaine dernière, à cause des trois étoiles d’amour, elle avait suivi le Sieur son mari dans tous ses déplacements, le couvrant de présents et d’attentions. Le mois d’avant, n’ayant qu’une seule étoile de santé, elle avait mis des heures à se lever, alanguie et dramatique, persuadée de couver la plus terrible des infections.

Aujourd’hui, le majordome appréhendait fort en lui apportant son journal : l’horoscope annonçait deux étoiles de travail, une seule de santé… et trois d’amour. Un vilain ensemble : peu importait le travail à la Dame – oisive, elle n’était pas noble pour rien, mais la santé et l’amour avaient une place importante dans sa vie. Pareilles prédictions leur assurait une journée riche en péripéties ; selon la façon dont elle le prendrait, elle se lèverait ou pas du bon pied comme on disait.

Le Sieur se préparait toujours bien avant elle pour préparer sa journée ; c’était un réaliste, qui gardait les pieds sur terre, et qui avait même une fâcheuse tendance à accorder plus de temps à son travail qu’à sa vie privée. Restée seule dans leur chambre, la Dame s’empara de son journal et, assise dans son lit, en parcourut la dernière page. Le majordome tressaillit en voyant ses sourcils s’arquer et sa bouche former un pli songeur.

« Que fait le Sieur ce matin ? lui demanda-t-elle rêveusement.

– Il inspecte des usines dans le quartier Ouest.

– Et cette après-midi ?

– Il demeure au manoir, il a des formulaires à traiter.

– Parfait. Allez, je vous prie, l’informer que je l’accompagnerai aux usines, et qu’après je lui tiendrai compagnie dans son bureau. »

On ne contrariait jamais la Dame sous peine de licenciement ; aussi le majordome prit congé dans la seconde. La Dame se leva lentement, avec paresse, et procéda à une méticuleuse toilette avec un luxe de précautions : une seule étoile de santé, c’était un coup à finir malade ou blessée par la force du destin.

Elle se vêtit et se maquilla avec goût, puis d’un pas prudent se rendit dans la cour, vers le fiacre qui attendait déjà le Sieur : à pas prudents car le carrelage glissait traîtreusement les jours humides. Elle devait se surveiller.

Elle fit longtemps le pied de grue devant le véhicule, car le Sieur était en retard pour une obscure affaire de cravate mal repassée ; et durant tout le voyage elle demeura collée à lui, lui glissant des mots doux et volant des baisers frais sur ses lèvres. Le Sieur se laissait faire, passif : les fantaisies de sa femme lui étaient familières et il s’en accommodait volontiers.

Elle se fit toute petite dans les usines : elle restait avec lui mais se montrait discrète, de peur de s’attirer des ennuis qui pourraient entacher son bien-portant. Ils déjeunèrent en ville – elle insista pour qu’il goûte les plats avant elle – puis ils rentrèrent au manoir et le Sieur se plongea à regret dans ses papiers.

C’est là que la Dame prit congé de lui, inquiète, sentant une vilaine migraine assaillir ses tempes : elle avait manqué de prudence, ça y est, elle était tombée malade. Il la laissa faire, pas intéressé pour un sou : il n’était pas mécontent de ne plus sentir sa présence empressée dans son dos. Le majordome en revanche fut très sollicité : elle lui demandait d’aller quérir un médecin, un pharmacien, de nouveaux draps, de l’encens ; et le pauvre homme ne désirait rien de moins que d’alerter pour rien les hommes de médecine, qui traiteraient encore sa maîtresse de dégénérée.

Le soir venu, elle ne dîna pas avec le Sieur : le majordome lui apprit qu’elle avait préféré garder le lit à cause de ses maux de tête qui, bien que déclinants, la faisaient encore souffrir. Le Sieur ordonna qu’on lui porte un bol de bouillon et qu’on le fît passer pour une infusion guérisseuse ; il savait que sa Dame se rassurait vite grâce aux médicaments, et que la plupart du temps ses maladies n’étaient qu’illusoires. Il la trouva toute souriante au coucher, visiblement guérie mais encore un peu fatiguée à ses dires.

Et le majordome fatigué d’appréhender la journée du lendemain…

Chinmoku

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