mardi 1 décembre 2015

Le parapluie jaune

( texte composé sur le thème 48, autour du mot drone )

L’averse avait redoublé de violence à l’arrivée de la jeune femme sur le parking. C’était une pluie d’été presque chaude, que le vent emportait à son gré.

Elle n’était pas là par hasard. Une heure auparavant, elle avait reçu un curieux appel au cours duquel un inconnu lui donnait rendez vous sur ce parking. Prise de court, un peu inquiète, elle avait accepté de s’y rendre. C’était à deux pas de son deux pièces dans lequel elle vivait seule depuis son divorce.

Un coup de vent brutal fit claquer un volet de sa chambre. C’était le vent chaud du midi qui allait apporter les gouttes de pluie que tous les habitants de cette minuscule île du sud de l’Espagne attendaient en ce mois d’août suffocant. Le besoin de se doucher lui fut nécessaire, son corps de sportive se glissa sous l’eau fraîche, apaisant rapidement ses tensions. Un léger souffle d’air chaud la sécha mais très vite le rendez-vous lui revint en tête.

A dire vrai, ce coup de fil n’avait rien de banal. Certes c’était un inconnu, mais sa voix l’avait immédiatement transpercée au plus profond de son corps.

Elena avait été prise de court et avait accepté presque sans raison mais pas son corps, tant la voix de cet homme l’avait faite vibrer. Elle se sentit guidée, presque emportée et claqua la porte de son appartement d’une main rapide.

Elle dévala quatre à quatre les escaliers et se retrouva soudain en pleine lumière. La chaleur de la ruelle la ralentit. Un sourd grondement de l’orage l’alerta, elle s’était habillée à la hâte sans réfléchir. Les premières grosses gouttes de pluie s’incrustèrent sur sa peau, sous son léger chemisier blanc. Elle s’en rendit compte et avec un sourire amusé se vit dans une vitrine bien légèrement vêtue. Il était trop tard pour se changer ; elle ressentait plus encore cette indéfinie poussée de désir que cette voix inconnue avait provoquée en elle.

De loin, elle vit deux hommes sous un parapluie jaune, cela l’amusa. Elle ralentit et d’un pas plus court presque posé, les hanches relâchées, souriante, elle s’approcha, presque sûre d’elle.

Deux mains se tendirent vers elle. Elle se sentait très calme et prit successivement ces deux mains tendues. Deux jumeaux, de vrais blonds, yeux bleus, avec un grand sourire... Ils avaient tous deux cette voix qui l’avait tant touchée au fond de son corps de femme.

Ils lui parlèrent, l’appelant par son prénom, pour lui expliquer qu’ils devaient résoudre une affaire d’intérêts concernant sa famille et la leur. Ils souhaitaient avoir son avis avant d’agir.

Elena ne les écoutait plus. Ils étaient tous trois au milieu de ce parking, sous ce parapluie jaune, à se toucher. Elle n’avait rien retenu de leurs propos, tant son corps ressentait les spasmes profonds qu’elle n’avait plus ressentis depuis sa séparation. Une abstinence forcée se révoltait en elle, son ventre se durcissait, ses seins se dressaient sous son chemisier mouillé dévoilant sa nudité.

Ils lui proposèrent d’exposer leurs projets dans le bar au coin du quai. Elle ne sut comment elle se retrouva assise dans ce bar bruyant, un peu sale comme ils le sont souvent dans les ports en Espagne.

Elle se reprit peu à peu, cherchant à ne pas perdre pied devant ces deux hommes qui l’avaient, sans un seul geste, profondément émue et plus que troublée.

Un long silence un peu lourd s’installa entre eux, puis ils se regardèrent différemment, ayant oublié la raison de leur rencontre. Cette femme dégageait une telle féminité que les deux hommes encore adolescents échangèrent quelques mots en allemand. Elle ne les comprenait pas mais sentit à leurs regards, qu’ils venaient de changer de projet.

L’un deux, celui qui avait le plus d’assurance, la rassura quant à cette affaire de famille, ne désirant plus qu’elle s’en inquiète. Par contenance elle prit un journal dont le titre évoquait l’histoire d’un drone qui avait échappé à son radio pilote. Elle ne put ni lire, ni en retenir quoi que ce soit.

Elle ne fut pas surprise d’entendre l’un des jumeaux lui proposer dans un français sans accent de se rendre à pied sur leur voilier ancré dans le port afin de le visiter. Une légère description en fut faite qu’elle n’écouta pas, sachant déjà qu’elle dirait oui à ces deux jeunes hommes qui cherchaient maintenant à la séduire.

Les passants ne furent pas étonnés de voir une jeune femme riante et gaie tenant par la main deux jumeaux blonds et élégants, marcher d’un pas rapide sur le quai. Un voilier racé, un élégant sloop dont le mât montait au ciel, les attendait. Un instant elle pensa au passé, au futur, puis l’instant présent se saisit d’elle.

Au petit matin une femme, un parapluie jaune à la main, rentra chez elle à deux pas du port. Elle ne croisa personne et cela lui convenait bien. Elle prit son temps, c’était la première fois depuis longtemps qu’elle s’assumait. Elle se sentit très forte, entra dans son domicile et dans sa chambre,

Puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plomb.

El Nino

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