samedi 26 décembre 2015

L'abri

( texte composé sur le thème 49, autour du mot entourloupette )

Début novembre 2015, je me trouve chez moi devant mon téléviseur regardant un match de football. Soudain plusieurs fortes explosions retentissent et c’est en changeant de chaîne que je découvre les massacres qui viennent de se dérouler à Paris.

Incrédule je mets une dizaine de secondes pour comprendre. L’horreur n’a pas de limite dans ces tueries de masse. Les images et les propos des journalistes m’enfoncent au fond de mon fauteuil sans que je puisse réagir, mes yeux restent rivés sur les horribles images. Il en est ainsi pendant plus de deux heures. Vers minuit, vidé par la douleur, je m’étends sur mon lit, sûr de ne pas pouvoir trouver le sommeil.

Lentement, avec une étonnante précision, mes pensées me renvoient brutalement plus de trente ans en arrière. Ma mémoire déroule des évènements presque similaires vécus dans ma jeunesse et que je croyais évacués.

À cette époque je me trouvais dans la capitale d’un autre pays, où les citoyens avaient l’habitude de manifester dans les rues avec des banderoles et des drapeaux. Ils exprimaient ainsi leurs joies ou leurs colères, sans doute un héritage de la Grèce démocratique antique dont ils avaient adopté une partie des mœurs.

Ce jour-là, une légère pluie de début d’hiver ne les avait pas dissuadés d’exprimer leurs sentiments. Les mines graves, les regards tendus, ils se tenaient par la main. Ils savaient qu’il fallait être là pour montrer aux politiques qu’ils étaient contre les décisions annoncées sur les radios. Ils étaient déterminés à s’y opposer pacifiquement, c’était le message à faire passer, sans entourloupette avec le pouvoir. Appuyant cette recommandation, c’est par familles entières qu’ils étaient venus.

J’avançais parmi la foule, vêtu comme les jeunes gens pour une manif, jean, tee-shirt, blouson et baskets, allant vers le point de ralliement que les organisateurs avaient fixé pour tenir leurs discours. L'armée protectrice n’était pas là, c’était inhabituel et anormal. A mes côtés, des jeunes gens s’apostrophaient amicalement et parmi eux, une jeune femme inconnue, fine, brune, de mon âge. Nos regards se fixèrent sans ciller.

A cet instant, brutalement, une longue rafale de sept à huit coups déchira l'air. Le temps de comprendre, une deuxième puis d’autres couvrirent les hurlements de panique qui s'élevaient de la foule. Instinctivement je me mis à courir vers les petites rues, cherchant un abri que je devais trouver très vite sous peine d’être touché. Nous étions tombés dans un piège.

Aucun abri ne s’offrait à moi. J’hésitais mais les secondes étaient cruciales. J’aperçus un étal de fleurs peint en vert, à une vingtaine de mètres. Je le connaissais pour y avoir acheté quelquefois des bouquets ; la construction était en bois et constituait une sorte de meuble de marché, formant un petit abri fermé. Peu de temps pour réfléchir, mon instinct de conservation décuplé me précipita vers ce bouclier dérisoire, un abattant à deux portes était entrouvert sur son arrière, je le refermai rapidement sur moi. Deux mètres carrés. Ouf !

La fusillade ne cessait pas J’étais allongé à même le sol, tout recroquevillé, je ne bougeais pas. J’entendais des gens courir en criant et ceux qui, atteints par les balles, hurlaient de douleur au milieu du bruit des vitrines qui s’effondraient. Je ressentis trois ou quatre impacts violents de balles sur le haut de l’étal en bois ; maintenant de l’eau croupie qui sentait les fleurs flétries coulait sur moi. Des pots de fleurs éclatés sans doute.

Je collai ma tête au sol et pus distinguer, par un interstice situé sous le bas de l’étal, ce qui se passait à une quinzaine de mètres de moi. Bizarrement je n’avais pas peur, regardant tout tel un spectateur passif. Les tueurs continuaient de tirer par rafales courtes, deux ou trois balles, ciblant leurs victimes. Je voyais très mal, recroquevillé dans mon abri, n’osant bouger, lorsque je sentis d’un coup une légère poussée sur l’étal.

Deux grosses chaussures militaires se trouvaient plantées à cinquante centimètres de mes yeux. Un des tueurs était là. Il s’était appuyé sur l’étal pour recharger son arme. J’entendis le cliquetis des chargeurs qu’il manipulait puis le réarmement de son fusil. Au milieu de cette furie j'allais être découvert puis mourir. J'étais prêt comme l'otage qui n'en peut plus d'attendre. Je continuais à ne regarder que ses chaussures quand, stupeur
, l'homme s’éloigna de l'étal pour reprendre ses tirs mortels.

Mes muscles se relâchèrent un peu. Des bruits d’hélicoptères se firent entendre ainsi que des freins de camions. Des ordres claquèrent à plusieurs reprises, les tirs s’estompèrent peu à peu puis se turent. Sans doute chargés, les camions repartirent dans un grand bruit puis un lourd silence d’une dizaine de minutes s’installa, espacé par quelques tirs isolés. Comment savoir que c’était fini ? Peu à peu des blessés osèrent appeler de l’aide, j’eus alors le sentiment que les tueurs étaient partis. La notion du temps m’avait abandonné, plus de montre au poignet. D’autres uniformes m’apparurent mais par crainte, je ne bougeais toujours pas.

Je suis resté un bon moment immobile, regardant par ce trou de souris, guettant des bruits rassurants. Des policiers semblaient être arrivés mais pas de signes évidents. Puis plusieurs personnes ont hurlé : «  C’est fini ! C’est fini, ils sont partis ! ». Peu à peu j’ai rouvert les deux battants, m’extrayant de cet abri de fortune fait de simples planches en bois et qui m'avait sauvé la vie. Je me retrouvai debout sans une égratignure.
Il y a des moments où dans un chaos meurtrier la mort ne guide pas son doigt de plomb. J’ai tout de suite profondément ressenti cela, en cherchant le pourquoi. J’étais toujours calme, presque détaché, et j’en ressentais une honte inexplicable. Encore sonné, je ne répondais pas aux gens qui me regardaient en me questionnant sur mes vêtements maculés par la boue des pots de fleurs. J'étais encore dans le drame.

Je quittai ce lieu de douleurs où la mort n’avait pas voulu de moi. L’odeur de poudre et de sang m’était devenue insupportable. Ces corps sans vie que les survivants cherchaient à identifier, ces poussettes vides brisées, mes yeux ne voulaient plus les voir.

Je rentrai chez moi, habitant à deux ou trois kilomètres de là. La foule battait en retraite, les gens parlaient tout bas, dans un silence pesant. Et il pleuvait toujours. C’est dans un état second que je la vis. Je reconnus sa fine silhouette et ses cheveux châtains. Elle était seule et marchait d’un pas peu assuré, sa jupe était tachée de sang. J’ai couru pour la rattraper et lui demandai si elle allait bien. Elle me sourit, les yeux pleins de larmes, et me rassura. Me fixant, elle s'inquiéta d’un ton grave, presque inquiet, de ce que j’avais fait pour être ainsi couvert de boue.

Elle ne m’avait pas oublié, trois heures seulement s’étaient écoulées depuis notre premier regard et parmi ce terrible carnage, nous étions vivants tous les deux. Nous allions partager notre bonheur de vivre durant de très longues années.

J’ai dû m’endormir au petit jour. Il m'a fallu du temps pour émerger de mon sommeil. Les idées encore un peu embrouillées, je me suis précipité vers la télé, retrouvant brutalement toutes ces images horribles qui m'avaient fait revivre le passé. Là, sur l’écran, s'étale la terrible réalité du présent : « Paris 14 Novembre 2015, 12 h 30… Les attentats. »
 
El Nino

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