samedi 7 novembre 2015

Psychose

( texte composé sur le thème 48, autour du mot drone )

L’averse avait redoublé de violence à l’arrivée de la jeune femme sur le parking.

Son dérisoire petit parapluie ne la protégeait en rien et même, comme une baleine s’était cassée, l’eau ruisselait dans son cou, glacée et sinueuse, lui inondant le dos.

Elle frissonna. Elle maudissait le patron du bar qui n’avait pas voulu attendre un peu que la pluie cesse ou, au moins, diminue.

– Est-ce que je sais, moi, quand elle va s’arrêter, la pluie ? J’vais pas rester là jusqu’à demain ou plus ! Allez, courage ma p’tite dame, c’est qu’un mauvais moment à passer ! La pluie ne tue pas !

Elle était donc sortie. Les lumières du bar éclairaient une grande flaque au bas du trottoir.

– Zut ! Je ne vais jamais parvenir à sauter ça…

Elle commençait à regarder plus loin pour éviter la mare qui s’agrandissait quand tout s’éteignit. Le patron était parti.

– Quand même, il aurait pu me déposer à ma voiture, ce salaud !

Elle s’était garée de l’autre côté du parking, devant l’hôtel des 4 Nonnes. Hésitante à tremper ses escarpins tout neufs, vernis bleu canard, elle décida de les enlever. Ses bas seraient fichus, c’est sûr, mais c’était moins grave.

Empêtrée avec son sac et son parapluie, ses belles chaussures sous le bras, elle fit la grimace en posant un pied dans l’eau : Ahh… c’est froid…

– Voulez-vous de l’aide, jolie Madame ?

Elle sursauta, elle n’avait pas vu surgir le gros 4x4 noir qui venait de se placer silencieusement devant elle. Une vitre descendit dans un léger chuintement. La voix était anormalement douce, glissante comme de la soie.

Elle s’efforça de voir qui parlait mais la pluie brouillait tout et elle ne distingua qu’une forme sombre et un éclat de lunettes.

– Non, non merci, ça va aller !... Je parie que c’est un maboul, il va m’égorger et m’ouvrir le ventre !

Elle fit un pas de côté pour contourner le véhicule par devant, mais la grosse poubelle du snack-bar lui barrait le passage. Elle sentit une vague de peur lui monter dans la gorge et s’échouer sur ses lèvres dans un sanglot nerveux.

– Bon, là Marie, il va falloir réagir vite et bien, j’ai comme l’impression que tu es dans de sales draps…

– Montez ! susurrait la voix, montez donc…

L’homme avait ouvert la portière de l’intérieur.

– Allez ! Venez vous mettre à l’abri… Ayez confiance*...

Elle fit mine d’accepter la proposition, s’avança dans l’eau froide puis, prestement, remonta sa jupe étroite d’une main et passa derrière la voiture, puis elle se mit à courir. Elle pensait traverser la place et se réfugier dans l’hôtel, mais le 4x4 avait démarré et elle l’entendait rouler derrière elle.

– Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Un rire sardonique la rattrapait déjà. Elle trébucha sur un caillou, son parapluie lui échappa. Tant pis !

Courant, courant de toutes les forces qui lui restaient, ses cheveux lui balayant la figure, elle sentait que la panique allait bientôt la stopper net, la paralyser et la mettre à la merci du prédateur.

Un gros oiseau noir chuta alors d’un arbre et la survola, ce qui décupla sa frayeur.

Soudain, un projecteur illumina la place.

– Police ! hurla une voix. Veuillez arrêter votre véhicule et en descendre les mains en l’air !

Marie tomba presque dans les bras d’un policier. Elle se mit à trembler en claquant des dents, à bredouiller des mots sans suite.

– Calmez vous, Madame, vous ne craignez plus rien. Le drone de surveillance a repéré le manège du conducteur et nous l’avons interpellé. Vous pouvez rentrer chez vous.

Chez elle, elle arriva enfin chez elle... Ses pieds étaient meurtris, ses bas déchirés. Elle se rendit compte que sa jupe était toujours en haut de ses cuisses, elle était gelée dans ses vêtements trempés, et – oh ! Non ! – il lui manquait un escarpin. Elle se mit alors à pleurer éperdument.

Épuisée, elle eut encore le temps de se dire que  "après tout, demain sera un autre jour"*, puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plomb.


* (voir Kha dans le Livre de la jungle)
* (voir Scarlett dans Autant en emporte le vent : After all, tomorrow is another day).

Marie de Saintjean

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