dimanche 29 novembre 2015

Le grand bazar

( texte composé sur le thème 48, autour du mot drone )

L’averse avait redoublé de violence à l’arrivée de la jeune femme sur le parking .

Elle s’abrita machinalement avec son sac à main qu’elle tenait à plat au-dessus de sa tête. La pluie ricochait en grosses gouttes sur le cuir, puis descendait en rigoles le long de ses épaules couvertes d’une mince veste de toile.

Elle tenta maladroitement d’ouvrir la portière de sa voiture. Un brusque coup de vent la referma, plaquant la jeune femme contre la carrosserie.

L’heure tournait, il lui fallait maintenant se hâter si elle ne voulait pas manquer l’avion qui devait l’emmener vers sa nouvelle vie. La valise dans le coffre, les documents de vol dans son sac, elle avait même pensé à laisser la portière non verrouillée pour ne pas risquer de casser la clé dans la serrure, ou d’être retardée par un intrus le temps qu’elle l’ouvre. Tout, elle avait songé à tout. Du moins le pensait-elle. À tout, sauf au mauvais temps et à ce vent sauvage qui venait mettre à bas tous ses plans.

« Quel bazar ! » lui lança un inconnu qui passait à proximité, tentant vainement de s’abriter sous un parapluie maintenant retourné, dont les baleines désarticulées menaient une danse désordonnée sous les assauts du vent.

L’homme s’éloigna, danseur ridicule, accroché à l’objet dont il ne maîtrisait plus les oscillations, et qui semblait l’entraîner dans une chorégraphie dessinée par les éléments déchaînés.

L’homme avait raison, pensa la jeune femme, c’était bien le bazar.

Toutes ces années d’efforts, d’espoirs déçus, le bonheur à portée de mains ; tout menaçait de s’effondrer.

Cette voiture dans laquelle elle ne pouvait pas monter, cet avion qui allait partir sans elle…

Elle eut une impulsion soudaine. Puisque bazar il y avait…

« Oh grand bazar, pria-t-elle dans sa tête, aide-moi s’il te plaît ! »

Quelque part dans les nuées, une sonnerie retentit. « On demande Bazar pour une intervention » dit une voix dans l’interphone céleste. Groupés dans une vaste pièce, des personnages d’âges divers s’affairaient devant des écrans.

« Bazar n’est pas répertorié à la nomenclature » déclara un ancien au crâne chenu. Puis, se tournant vers un jeune en formation : « Tu veux bien essayer ? »

Rouge de confusion, animé du désir de se distinguer à l’appréciation et au jugement de ses mentors, le jeune opina en silence.

Quelques secondes plus tard, un petit nuage vint se positionner au-dessus de la jeune femme, qui luttait toujours pour ouvrir sa portière de voiture.

Sur la petite portion de parking que recouvrait ce nuage, la pluie avait cessé et le vent contournait l’espace.

La jeune femme en profita pour s’introduire sans effort dans l’habitacle. Elle n’eut pas à mettre en place les essuie-glaces. Abritée par le même petit nuage qui se déplaçait dans le même mouvement, elle démarra, puis parvint sans encombre à l’aéroport, alors qu’au dehors alentour, un déluge de pluie et de vent, poussait chacun à rester à l’abri.

Toute circulation automobile avait cessé. La route était libre.

Désœuvrés dans leurs véhicules momentanément immobilisés, les autres suivaient des yeux la progression de ce qu’ils pensaient être un drone générateur de micro climat. Convaincus d’assister à une expérience scientifique en spectateurs privilégiés.

Bien au sec dans l’avion qui l’emportait vers son avenir, la jeune femme adressa un remerciement muet au «grand bazar ». Puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plomb.

Nicole A.

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