samedi 28 novembre 2015

Canoë

( texte composé sur le thème 48, autour du mot drone )

L’averse avait redoublé de violence à l’arrivée de la jeune femme sur le parking. Elle avait couru jusqu’à sa voiture. Mais le temps de trouver ses clés, d’ouvrir sa portière, elle était, comme on dit, trempée de la tête aux pieds ou si vous préférez trempée jusqu’aux os.

Maintenant elle était assise derrière son volant. L’eau ruisselait de partout, dégoulinait de ses cheveux, s’immisçait en elle, comme à l’affût des moindres recoins restés secs. Une goutte d’eau tomba dans l’échancrure de son corsage, se faufila entre ses seins, s’attarda un instant dans son nombril avant d’aller mourir dans le coton de sa culotte. Un filet d’eau coula le long de son cou, suivit le sillon de son dos, s’engouffra dans l’étroit défilé de ses fesses.

Même sa "petit bateau" était mouillée. Elle eut un frisson de déplaisir et de plaisir mêlés dont elle eut presque honte. Le froid la gagnait, vite elle enfila la clé dans le neiman, le démarreur rechigna, fut saisi d’un hoquet et rendit l’âme. Cette fois, c’est la voiture qui était noyée et elle… transie. Elle se souvint qu’il y avait un plaid sur le siège arrière. Elle s’en saisit et résolut de se déshabiller entièrement, ça ne risquait rien, le parking était désert et puis le rideau de pluie la protégeait des regards importuns, même de l’œil perçant d’un drone, se dit-elle, et aussitôt un petit engin en plastique bleu apparut devant son pare-brise, voletant sur place à la manière d’une libellule. C’est drôle, pensa-t-elle, qu’il suffise de penser quelque chose pour que ça se concrétise ainsi devant les yeux. C’était l’hélicoptère que son fils avait reçu en cadeau de la part de son père et que ce dernier n’avait pas manqué d’assortir d’un commentaire acide : « Comme ça tu pourras surveiller ta mère ! ». C’est vrai qu’il avait mal supporté la séparation et ne manquait jamais une occasion de le faire sentir. Pour elle au contraire cela avait été une délivrance. Enfin libre de ses mouvements, de ses rencontres, de ses pensées qu’elle laissait allègrement vagabonder. 

Un agréable sentiment de soulagement l’envahit et tout en fredonnant elle enleva chaque vêtement qu’elle essora sur le plancher devant le siège passager. La chanson qui lui montait aux lèvres revenait de loin, elle l’avait composée à l’adolescence, pas vraiment une chanson, un premier couplet tout au plus : « Canoë, qu’a Noé, la belle arche qu’a Noé… ». Elle se souvenait précisément quand ça lui était venu. Juste après la première fois. De cette première fois les moindres détails s’étaient imprimés en elle. Dans une voiture déjà, il y a longtemps déjà. Sur un chemin de campagne à la nuit tombée. Un effeuillage bien plus tempétueux. Il faut dire qu’elle avait été aidée. Comment s’appelait-il déjà ? Noé, je crois… Peur et plaisir mêlés. Une averse aussi ce jour-là, sur la capote de la deudeuche, mais une pluie douce comme une caresse. La barre du siège arrière dans le creux des reins. Et ces galipettes acrobatiques auxquelles ils avaient été contraints, tout à leur juvénile maladresse. La réminiscence de cette scène sembla la réchauffer. 

Mais au moment où elle s’enroulait dans la couverture, elle vit des yeux globuleux, des lèvres lippues, un visage affreux qui l’observait. On aurait dit un mérou affamé tétant goulûment la vitre d’un aquarium. Elle essaya d’abaisser le loquet de verrouillage. Trop tard, l’homme déjà ouvrait la portière. Un cri strident lui déchira la gorge. Elle se réveilla en sursaut, entortillée dans ses draps, suant d’angoisse. Elle essaya de se calmer en respirant profondément, vida le verre posé sur sa table de nuit et remit un peu d’ordre dans son lit en bataille. Puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plomb.


Victor Matu

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