mercredi 11 novembre 2015

Addiction

( texte composé sur le thème 48, autour du mot drone )

L’averse avait redoublé de violence à l’arrivée de la jeune femme sur le parking. «  Un temps à ne pas mettre une drone dehors », soupira-t-elle.

Depuis le réchauffement du climat, les averses de type tropical étaient ici de plus en plus fréquentes. Le niveau de la mer avait bien monté et le petit port de cette île des Cyclades avait été presque totalement submergé. Les quelques commerçants du village avaient fermé boutique pour se replier sur le continent. L’un des derniers à partir avait été le vieux libraire chez qui elle aimait chiner parmi les livres papier qu’il stockait encore.

Il n’y avait plus guère d’habitants sur l’île et la vieille Véga SL d’Anna était le seul véhicule garé sur le parking.

La pluie tambourinait sur l’habitacle de la voiture. Anna se sentait de plus en plus tendue, ce qui était toujours le cas lorsqu’elle attendait ainsi la livraison de la « marchandise » par le drone. Le manque et son angoisse allaient jusqu’à lui causer tremblements et nausée. Elle avait honte aussi d’être devenue une droguée, enfoncée dans sa dépendance, d’avoir sa vie totalement accaparée par la satisfaction de ce besoin. La seule chose qui comptait pour elle en ce moment était que le ciel se dégage pour que le drone puisse livrer.

Heureusement, les violentes averses cessaient ici aussi soudainement qu’elles avaient commencé. Au bout d’une dizaine de minutes, la jeune femme put sortir de sa voiture et scruter le ciel devenu lumineux. La pluie sur le maquis en avait exhalé les odeurs. Anna ne pouvait malheureusement pas apprécier la douceur de cette belle fin d’après-midi. Tout en elle était rugosité, âpreté.

La venue du drone gardait un côté mystérieux. Elle ne savait pas où il allait exactement apparaître dans le ciel, un point minuscule au dessus de la mer. Mais tout à coup il était là, guidé par son GPS, décrivant de grands cercles d’une allure presque dansante. C’était un gros anneau de couleur jaune, surmonté de petits rotors. Au fur et à mesure de sa descente, le bruit de frelons qu’il émettait devenait de plus en plus fort. Parvenu à environ deux mètres du sol, le drone se mit en position stationnaire. Il largua alors un petit paquet, la « marchandise » qu’Anna attendait avec un tel désir. Sa mission accomplie, il se balança légèrement comme pour un au revoir amical et commença à reprendre lentement de l’altitude. Anna fit un petit signe de la main dans sa direction. Elle savait que le drone était équipé d’une petite caméra dont les images étaient retransmises au pilote qui se trouvait à une centaine de kilomètres de là.

La jeune femme se précipita sur le paquet puis courut s’enfermer dans sa voiture. La « marchandise » allait-elle avoir la qualité qu’elle souhaitait ? Elle prit quand même le temps d’utiliser la commande vocale pour verrouiller les portes de la Véga SL, obscurcir les vitres et incliner les sièges. Maintenant, elle était dans son cocon.

Anna déchira de l’ongle le papier kraft qui entourait le carton et put enfin, haletante, ouvrir la boîte et découvrir son contenu. C’était un livre papier, de ceux qu’il devenait maintenant presque impossible de se procurer. Sur la couverture : « Nouvelles » J.D. Salinger.

Elle soupira d’aise, soulagée, libérée. Tortillant du doigt une mèche de ses cheveux, elle absorba rapidement la première des nouvelles, se promettant de n’en lire qu’une par jour, pour ménager son plaisir. Puis elle se roula en boule et sombra dans un bref sommeil de plomb.

GP
 

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