jeudi 17 septembre 2015

L'uccello

( texte composé sur le thème 46, autour du mot boîte )

Beppo, le grand-oncle de Joséphine, habitait seul une petite maison tout à fait au sommet de la colline des quatre vents. Cette petite maison n’avait qu’une pièce unique servant à la fois de cuisine, de chambre à coucher, de salon et surtout d’atelier. Beppo exerçait le curieux métier d’empailleur. Les gens des villages aux alentours apportaient ici les animaux qui venaient de mourir et qu’ils voulaient conserver : un chat, un canari, un renard, une belette, quelquefois un chevreuil… Beppo faisait tout pour leur garder l’apparence de la vie, avec leur posture familière, leur fourrure soyeuse ou leur brillant plumage. On disait qu’il était un peu magicien.

Joséphine rendait souvent visite à son oncle et surtout quand il était en train de travailler. Il faut dire que le spectacle en valait la peine. Beppo était un petit bonhomme presque chauve, dont les yeux malicieux brillaient derrière de petites lunettes rondes cerclées de métal. Il portait un tablier de cuir aux boucles argentées qui descendait jusqu’à ses bottines rouges. Tout en sifflotant, il s’affairait dans son atelier qui était dans un désordre fou : outils insolites, matériel de couture, bassines emplies de liquides mystérieux, pots de colle, séchoirs tendus au plafond… La petite avait plaisir à être là, à observer, à poser quantité de questions, à aider quand elle le pouvait. Elle aimait surtout quand son oncle empaillait des oiseaux. Le résultat était étonnant. Le travail fini, l’oiseau paraissait vivant, ses petites pattes serrant le perchoir, le plumage lustré, les yeux de verre imitant parfaitement la réalité. Beppo aimait répéter que c’était en italien qu’il y avait le mot le plus beau pour dire oiseau : uccello ( « outchéllo » avec l’accent légèrement traînant sur le « ché »)

Le vieux Beppo vint à mourir. Comme il n’avait pas d’enfants et qu’il aimait bien sa petite nièce, c’est à elle qu’il laissa sa maison-atelier. Dès qu’on lui eut remis la clé, elle vint avec balai, serpillière et plumeau faire le ménage et - autant que c’était possible - mettre un peu d’ordre. Ce faisant, son attention fut attirée par une jolie boîte en bois verni posée sur une étagère, tout près du plafond noirci par le vieux poêle. Elle grimpa sur un escabeau et en redescendit serrant contre elle le précieux coffret. Elle le posa sur la table déjà débarrassée d’une petite partie des objets qui l’encombraient. Qu’y avait-il dans cette boîte ? Impossible de le savoir : la petite serrure dorée était fermée. Joséphine se dit que la clé devait bien être quelque part dans l’atelier et elle commença par explorer les boîtes de toutes tailles qui se trouvaient dans la grande armoire. Sur la plupart d’entre elles était collée une étiquette avec écrit des mots comme : « pattes de cigales », ou « yeux de biches », «  ressorts cassés », « griffes pointues ». La boîte « clés en main » lui offrit quantité de petites clés. Joséphine commença à les essayer une à une dans la serrure. A la dix-huitième tentative elle réussit enfin et, le cœur battant, souleva le couvercle.

A sa grande surprise elle découvrit un bel oiseau qui reposait sur un coussin bleu, semé de petites étoiles. Au premier coup d’œil elle reconnut un guêpier, cet oiseau migrateur aux grandes ailes bleu-vert, la tête brune avec une bavette jaune, le bec un peu arqué. De deux doigts elle caressa le beau plumage. Près de la tête de l’oiseau, se trouvait un papier plié en quatre avec l’écriture de Beppo : «  L’uccello non è morto. L’oiseau n’est pas mort. Il est très profondément endormi. Pour le réveiller, il faudrait qu’une vraie magicienne l’expose à un rayon de lune. Bonne chance à elle ! »

La nuit venue, Joséphine plaça la boîte avec l’oiseau sur le rebord de la fenêtre ouverte. Des nuages couraient dans le ciel mais, de temps en temps, la lune se montrait. Tout près de la fenêtre et ne quittant pas l’oiseau des yeux, elle s’assit pour attendre sur le vieux fauteuil à bascule. Le gros chat noir de Beppo sauta sur ses genoux et elle plongea les doigts dans sa fourrure. Fatiguée par tous ces événements, elle dut s’endormir et c’est un coup de tonnerre qui la réveilla brutalement. Un vent très fort soufflait dans l’atelier. Joséphine se précipita et constata que l’uccello n’était plus dans la boîte. Il s’était sûrement éveillé et envolé. La petite adressa une pensée de remerciement à la lune. C’est alors qu’elle sentit le gros chat noir se frotter amicalement à ses jambes. « Tiens, se dit-elle, où était-il passé celui-là ? Effrayé par le coup de tonnerre, il a dû sauter de mes genoux. A moins que… »

GP

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