mardi 8 septembre 2015

Les deux faces d'une même pièce

( texte composé sur le thème 7, autour du mot carreau )

« Le sais-tu ? Il m’est arrivé quelque chose de bien curieux aujourd’hui. Mieux que curieux ; puissant, sensationnel. J’ai croisé, au détour d’une ruelle, de véritables dieux… Je sais ce que tu vas me dire. Que mon fol imaginaire m’a encore tourné la tête, et que j'ai inventé cette histoire. Mais cette fois-ci, je peux t’assurer qu’il ne s’agit en rien d’une plaisanterie. Leur vision m’a touchée, choquée, profondément remuée. Mais que je te raconte mieux…

Ils se faisaient face dans un silence pesant, terrible. Immobiles comme des statues de marbre, ils arboraient la même expression froide et concentrée, le regard de l’un vrillé dans celui de l’autre. Rien ne se lisait sur leurs faces, mais une conversation subtile se jouait entre leurs prunelles. Quelque chose d’implicite et de secret dont eux seuls avaient connaissance.

L’homme avait des iris d’un vert clair et végétal, des cheveux roux et courts, en pointes sauvages, qui ne frémissaient pas sous la légère brise ; il s’était mis du gel, peut-être ? Il était grand mais maigre, dégingandé, il avait une de ces musculatures fines et sèches que dans les romans on apprend à craindre davantage que le colosse dont la force est plus apparente. Il avait les poings crispés, la bouche pincée ; comme s’il était réellement concentré dans le duel de regards qu’il menait avec sa partenaire.

La femme avait de longs et soyeux cheveux noir corbeau, qui ondulaient joliment dans le vent ; et ils étaient si souples que je les aurais dits animés d’une vie propre. Sa peau était blanche comme… de la neige, du lait, de l’albâtre ? Pas un grain de beauté, pas une imperfection. Elle avait des lèvres charnues, maquillées de noir, qui s’entrouvraient légèrement dans sa contemplation. Jamais encore je n’avais vu d’iris comme les siens, d’un bleu glace, polaire, saisissants de froideur et d’intensité. Je pourrais même la qualifier d’incarnation de l’hiver tant en ce sens elle m’inspirait.

Ils n’ont pas semblé me remarquer. Il faut dire que je n’ai pipé mot, saisie de stupeur et d’admiration par leur aura ; il y avait quelque chose en eux, une sensation diffuse, qui me faisait me sentir ridiculement minuscule comparée à leur présence. Le temps semblait s’être arrêté pour ce couple, ces antagonistes, ces dieux. Un tel sentiment d’omnipotence se dégageait d’eux ! Pas un ne bougeait, mais je percevais que des émotions passaient, hors de ma portée, entre leurs yeux si intimidants, leurs traits, leur posture. J’ai dû arriver aux premières secondes de leur rencontre, à l’instant où deux inconnus ne parlent pas encore ; ils se jaugeaient. Et malgré cette impression il était certain qu’un lien unissait ces deux personnes, et les rendaient étrangement jumelles selon moi : malgré leurs divergences physiques, j’aurais été prête à déclarer qu’ils étaient frère et sœur, ou bien que l’un était en tous points semblable à l’autre, mais d’un sexe différent. Des dieux, je te dis, là immobiles au milieu de la rue pavée de carreaux noirs et blancs, comme un échiquier. Dans un affrontement silencieux, contraires comme un roi blanc et une reine noire.

Alors j’ai fait volte-face et je me suis enfuie. Leur parler ? Et puis quoi encore ? Tu ne sembles pas comprendre quelle cérémonie ésotérique se jouait là, dans cette ruelle, à l’abri des regards impies. J’étais une intruse, et je me suis empressée de rectifier mon erreur. J’ai bien fait de m’en aller. Mais le mystère ne s’arrête pas là : le lendemain, j’ai tenté de retrouver le passage qui s’était fait théâtre de cette rencontre. Eh bien, impossible de le retrouver. Il a purement et simplement disparu en l’espace d’une nuit. J’ai vérifié, il n’existe même pas sur les cartes… »

Chinmoku

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