jeudi 27 août 2015

Nantie friande d'ombres

( texte composé sur le thème 45, autour du mot ombre )

Il avait fait chaud toute la journée. Une chaleur lourde et humide, collante et oppressante ; une gangue brûlante dont la ville ne s’était libérée qu’après le coucher du soleil. Quand l’astre s’était fait petit derrière les collines de l’ouest, la capitale avait repris vie ; et ses rues de retrouver leur populace bruyante et colorée, et les terrasses des nantis d’être de nouveau parcourues de long en large par quelque noble dame à éventail.

Alilée était de ces dames-là.

Dès qu’elle avait remarqué, par la fenêtre de son boudoir, que la lumière baissait et que le brouhaha citadin des petites gens reprenait ses droits, elle s’était paresseusement levée de son sofa, avait coiffé sa belle chevelure noire d’un chapeau à larges bords purement décoratif, puis elle était sortie sur sa terrasse.

C’était magnifique ! L’air se faisait plus clément, un timide souffle rafraîchissait ses joues, et au loin la lueur diurne s’éteignait dans les reliefs. Bientôt on serait entre chien et loup ; le moment préféré d’Alilée. Celui qu’elle attendait tous les soirs sur sa terrasse. Car désormais, il fallait assister à l’agitation certes pénible du peuple dans la rue ; puis on coucherait la marmaille, les fenêtres s’éteindraient les unes après les autres, les ombres s’allongeraient démesurément pour grignoter, avec une lenteur patiente, la moindre parcelle encore éclairée des routes pavées. L’autre vie de la cité commencerait.

La vie nocturne et terrible qui inspirait à Alilée une fascination malsaine.

Les voleurs et les brigands locaux sortaient de l’anonymat, assouplissaient leurs doigts et affûtaient leurs coutelas. La ville était noire et silencieuse, puis au gré du hasard piquée çà et là de la faible clarté d’une lanterne ou d’une torche ; et animée par un cri ou le gargouillement d’une gorge ouverte qui se vide. Alilée se faisait un secret plaisir d’observer tout cela, de détailler l’avancée des malfrats dans les ruelles mortes comme depuis un balcon de théâtre. Celui-ci poursuivait un pauvre homme surpris par la nuit et désormais égaré, pour lui voler une bourse ; cet assassin, dans la part ouest de la cité, voyait sa proie s’engouffrer dans une taverne, et hésitait un instant… Il fallait tenter quelque chose. Sans quoi sa prime lui passerait sous le nez ; alors il entrait à sa suite.

C’était un spectacle cruel qu’elle connaissait par cœur, mais duquel elle ne parvenait pas à se lasser. Les ombres chinoises des acteurs se succédaient sous quelque réverbère, et leur jeu de scène se devinait selon l’interprétation libre de chacun ; néanmoins, ce n’était jamais une pièce gaie qui se déroulait dans les bas-fonds de la capitale. Il plaisait à Alilée, en sécurité dans sa riche maison, d’observer les manèges de gens de peu d’importance, la face cachée du petit peuple ; elle n’en voyait que les ombres, mais elle estimait que de toute façon ils ne valaient guère mieux. Des ombres évanescentes, insignifiantes et sans consistance, tout juste bonnes à divertir les nobles.

Mais déjà l’heure de pointe passait, les sons s’atténuaient et une poignée de cigales s’éveillait dans les jardins sous la terrasse d’Alilée ; il était l’heure. D’une voix froide, elle manda ses servantes, qui lui installèrent un confortable fauteuil devant la rambarde. On lui apporta une longue-vue et une collation.

Silence, désormais. Le spectacle allait commencer.

Chinmoku

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