samedi 15 août 2015

La leçon de soleil

( texte composé sur le thème 45, autour du mot ombre )

Au réceptionniste de l’hôtel Basma, je lançai un joyeux : « Beau temps aujourd’hui ! », tout en posant la clé de ma chambre sur le comptoir. Après un court instant d’hésitation, il répondit : «  Mais, certainement Monsieur ». Je n’avais pas encore tout à fait intégré qu’au Maroc et surtout en été, il fallait abandonner les tics « nordistes » : parler d’abord du temps qu’il a fait, du temps qu’il fait, du temps que l’on risque d’avoir… Tout cela parce qu’ici, il fait toujours beau.

J’étais à Marrakech pour y animer trois journées de formation auprès du personnel d’un organisme public situé à peu de distance de l’hôtel. Je m’y rendis à pied par l’avenue qui, bien plus loin, mène à la fameuse place Jemmaa el-Fna, passage obligé des touristes. Cette grande artère est bordée de palmiers qui paraissent jaillir du sol pour s’élever très haut avec beaucoup de grâce. C’était magnifique. Il me vint l’envie, malheureusement irréalisable, de me coucher à plat dos pour contempler, tout en haut, les têtes des palmiers ébouriffées par le vent.

Arrivé au lieu de réunion, je fis connaissance du groupe avec lequel j’allais travailler pendant ces trois jours : six hommes et une femme qui attendaient dans le hall autour d’une machine à café. Je serrai la main de chacun. Arrivé à la femme, ma main tendue resta en l’air ne suscitant aucun geste en retour. C’est une situation qui vous laisse bien embarrassé. Je balbutiai quelques mots de bienvenue. Elle-même me donna son nom, sans aller jusqu’à m’accorder le moindre sourire. L’un des stagiaires me dit ensuite en aparté : «  Elle ne vous a pas serré la main car elle ne veut pas se laisser toucher par un homme. C’est son droit, n’est ce pas ? ». J’acquiesçai en disant simplement que c’était une attitude à laquelle je n’étais pas habitué mais que je m’y ferai sans doute.

En début de séance, j’entrepris le traditionnel tour de table pour que chacun dise quel poste il occupait et les raisons de sa participation à cette formation. Sur ce dernier point, la plupart des réponses furent du type : «  C’est mon chef qui m’a inscrit. Je ne sais pas bien au juste pourquoi ». Comme vous le voyez, les motivations n’étaient pas très fortes.

En fin d’après-midi, l’atmosphère ne s’était pas suffisamment détendue à mon goût. Je pensai qu’il fallait tenter quelque chose. Comme il avait fait chaud toute la journée et que la salle n’était pas climatisée, je proposai de faire, cette fois à l’extérieur, le bilan de cette première demi-journée. Dans le petit jardin attenant exultait un magnifique jacaranda au bleu flamboyant. Les participants allèrent se blottir à son ombre bien que le soleil fut alors assez bas. Je le leur fis remarquer. L’un d’eux me répondit : «  Vous, en Europe, vous aimez le soleil. Vous étalez votre nudité pour y bronzer. Du soleil vous avez fait une sorte de dieu. Ici, ce n’est pas pareil. Nous craignons le soleil qui brûle les récoltes comme les corps et les esprits eux-mêmes. J’irais même jusqu’à dire que dans bien des cas, le soleil est notre ennemi. Croyez-moi, faites ici comme nous : fuyez le soleil, recherchez l’ombre ! »

J’avais essayé au cours de cette journée de transmettre quelques savoirs, quelques méthodes, avec l’impression que le message n’était pas très bien passé. Maintenant, juste retour des rôles, c’est à moi que l’on donnait une leçon : une leçon de soleil.

GP

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