dimanche 7 juin 2015

La pause

(texte composé sur les thèmes 4, 18 et 34, autour des mots souffler, nuit et escale)

Il est arrivé quelque chose lorsque je me suis approché de cet espace verdoyant, à première vue insignifiant. Pour me dégourdir les jambes après deux heures de route, je m'étais arrêté pour vapoter près de ce terrain abandonné, suffisamment large pour garer mon bahut. J’avais préféré la Nationale, plus agréable en cette saison. De plus j’avais du temps, ma prochaine livraison se situait à plus de deux cents kilomètres et n'était prévue que le lendemain. L’après-midi touchait à sa fin ; cette petite escale avant la nuit allait me ragaillardir.

J'avais fait quelques pas dans le champ quand j’aperçus une immense roche élancée à forme d’aileron de requin, posée là au milieu de cet océan de verdure. Plantée droite parmi les hautes herbes ondoyant sous l’effet d’un vent léger, on l’aurait cru prête à sillonner ces flots immobiles.

Quand j’approchais de sa base, elle m’apparut plus imposante encore, couvrant de son ombre la distance qui me séparait encore d’elle. Je vis alors distinctement sur son flanc de petites touches rondes aux camaïeux de gris. Je compris soudain qu’il s’agissait de petites pierres incrustées dans un ciment.

« Un mur ! Ce n’est pas une roche, mais un mur ! Un vestige ! Il me jette sa réalité nue à la face, révélatrice d’un temps où des hommes et des femmes vécurent en ces lieux ! » me dis-je soudain.

Alors je le fixai pour mieux percer ses mystères et scrutai les alentours à la recherche d’indices. J’eus le sentiment que d’un murmure il dirigeait mes pas. Fut-il jadis mur de ferme ou de maison ? La force des mains qui le construisirent envahit soudain mon esprit. J’entendais le chant des hommes qui guidèrent ces mains puissantes se fondre dans le vent, soufflant vers le large tout proche.

Disséminés sur ses flancs, à différentes hauteurs, des brins d’herbe folle jaillissaient de légers tapis de mousse. Plus haut, dans un creux presque à la pointe de l’aileron, nichaient des oiseaux.

S’appuyant sur ce mur, des gens s’étaient aimés, d’autres peut-être avaient pleuré leur solitude. Je fis le tour de ce géant qui me toisait, me déplaçant prudemment comme en un lieu solennel. Je ne trouvai pas d’indices, mais le mur tentait de me communiquer quelque chose. Mes sens en éveil captaient des vibrations magnétiques ; il me parlait et je n’entendais qu’un chuchotement porté par le vent malin.

Soudain une flopée de gamins, les uns se chamaillant un ballon qu’ils poussaient du pied, tandis que d’autres plaisantaient en posant pour des selfies, se répandit dans ce qui fut un instant mon univers. L’un d’eux prononça « hashtag » suivi d’un autre mot qui se dissipa dans l’éther. « Hashtag... J’ai déjà entendu ce mot dans la bouche de mes gosses : il faudra que je leur demande ce que ça veut dire. » Je remontai dans mon camion, lançai le moteur et, avant de passer la première, je cherchai un restaurant à l’aide de mon GPS. Une petite faim creusait mon estomac comme jamais. 

Richard Peucelle

Aucun commentaire: