dimanche 26 avril 2015

Dossard n°42

( texte composé sur le thème 42, autour du mot gomme )

Je me tiens prête, je sautille sur place, je m’échauffe, je suis au col, j’attends mon tour, je viens juste de le voir passer, il ne m’a pas reconnu. 

Paul arrive, il est 10h45, en retard, il est essoufflé, trempé, le fard noir de ses sourcils et le rimmel de ses cils coulent en rus gris délavés sur son visage, son nez est encastré dans une petite sphère en gomme rouge, une estompe blanche cerne ses lèvres luisantes figées dans un large sourire, ses pommettes dégoulinantes de grimage rouge brillent au soleil. Son costume formé de petits losanges de différentes couleurs porte le dossard n°42. De chaudes vapeurs s’élèvent de la gomme visqueuse de la route, enveloppent son corps et son visage. Sa perruque bouclée orange vacille et laisse apparaitre une mèche brune. Je lui fais un signe discret, il est soulagé et heureux de me filer le relais, il se dirige vers moi, me frôle et s’arrête au moment où je démarre, c’est convenu comme ça, on ne se parle pas, pas question de se faire repérer.

Je démarre en petites foulées, je me détache des spectateurs et tout en courant, sors de ma poche un rectangle de coton blanc que j’enfile en passant ma tête par l’ouverture centrale, je scotche à mon tour le n°42 sur ma poitrine bariolée. On a tiré au sort, j’ai gagné, c’est moi qui fais la descente, Xavier a fait le départ. Heureux que le sort l’ait désigné pour le plat. Son footing du matin, suivi d’un petit déjeuner copieux sur le port n’agit pas vraiment sur son léger embonpoint. Les dés ont estimé que Paul, mince, de longues jambes musclées taillées à la serpe, était fait pour la montée, je les salue bien bas. Je fais de petits pas, ne pas partir vite pour tenir longtemps. C’est sûr avec le retard que l’on a, je devrais mettre la gomme mais bon... Et dire que ce n’était qu’une blague, maintenant j’en bave, mes genoux me font mal. Heureusement Xavier et Paul m’ont sauvé la mise...


Mais pourquoi a-t-il fallu que j’invente toute cette histoire? Faire le Marseille Cassis, la course mythique de la région. Moi une réfractaire du sport, même à la télé je déteste… C’est comme ça lui ai-je dit cette année, je fais la course, il a ri, vexée, je me suis entêtée. Il a bien essayé de me calmer, de trouver des arguments pour me dissuader… Il m’a montré des images de son régime de marathonien, de ses entraînements bijournaliers, des distances parcourues pour se former à l’endurance, des étirements de ses jambes déformées par l’effort, de son corps déglingué en fin de parcours… Il a même disserté sur "mais qu’est-ce qui le fait courir" ? Le gain, la coupe supplémentaire placée auprès de la précédente, la reconnaissance de ses pairs, le dépassement de… Ce mélange d’endorphine et de sérotonine qui s’échappe dans son cerveau et le rend invincible. Cette bulle dans laquelle il arrive à s’isoler, se détacher de tout. Il court, il court, si shooté qu’il en oublie lui-même l’absurdité du sport ! Je l’ai regardé droit dans les yeux, je lui ai dit tu m’attends à l’arrivée, tu auras une surprise.


Vingt kilomètres divisés par trois, ah bon, alors ce sera 7, 6,7. Xavier et Paul n’ont pas hésité, à croire qu’il y avait quelques petites vengeances personnelles dans l’air… Un seul costume pour trois personnes différentes et le tour est joué. Je vois déjà les gros titres : "Un clown dans les quinze premiers", oh la gueule qu’il va faire ! Tiens il est là, je le rattrape, je vais le doubler, j’hésite… Je le double, je le regarde par-dessus mon épaule, c’est pas la grande forme, c’est sûr, il vient de se taper plus du double de ce que je suis censée faire, son tee-shirt trempé dessine les muscles de sa poitrine, ses cuisses brillantes de sueur dynamisent son allure, il accélère, il est à ma hauteur, il ne me voit pas, il doit être dans sa bulle… Mince un faux pas, je manque de tomber, ma perruque m’échappe, glisse à mes pieds, je me penche, j’essaie de la saisir, mes cheveux bruns s’étalent sur mes épaules, je me redresse, mes mains au-dessus de ma tête tiennent la coiffure orange en place, je le bouscule, il se renfrogne, jette un coup d’œil vers moi, râle et me double, et soudain il se retourne, me regarde, des yeux écarquillés, un mouvement de recul comme s’il avait aperçu quoi ? Un revenant… Mais là c’est sûr, je suis complètement dégommée !


SB
 

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