lundi 30 mars 2015

Pourquoi pas, le temps !

( texte composé sur le thème 41, autour du mot zarvolter )

La motivation lui manque, il est perplexe, hésitant, mais il doit y aller. C’est son travail depuis presque 240 ans. Il apprend à une bande de jeunots à zarvolter. Passés entre les mains de Mme Trump ils ont appris à se dématérialiser : les molécules de leurs cellules se détachent les unes des autres, se dispersent dans l’espace réduit de leur position initiale et forment un nuage confus seulement discernable par les rayons zetra. Ils apprennent ensuite à se reconstituer, atome après atome, jusqu’à retrouver leurs corps à l’identique. Le flux des axones s’enclenche automatiquement, l’énergie électrique et biologique se connecte instantanément, toutes les fonctions se réactivent.

Parallèlement à ces exploits corporels, le professeur Knox leur apprend les rudiments de la physique nucléaire et de la relativité et leur inculque les prémices du survoltage inter sidéral et du guinseillage extra cosmologique. Nantis de toutes ces connaissances ils arrivent dans sa classe, impatients, sûrs d’eux, arrogants.

Au début de sa carrière il leur apprenait à zarvolter à la vitesse de la lumière. Mais très vite avec les progrès de la manipulation des atomes, des cellules souches, des partitions génomiques, des fissions et des reconstitutions aléatoires des chromosomes et des gênes, poussé par la pression des politiques, des enjeux économiques et financiers où vitesse et accélération étaient devenues les deux mots clés, il fallait leur apprendre à zarvolter à c2, synchronisation presque parfaite entre départ et arrivée. Dans sa jeunesse il en avait rêvé ! C’était le sujet de sa thèse : Disparition évolutive de la durée et disjonction de la matière vivante. Il ne croyait déjà plus qu’en la force et la volonté de la pensée, au déplacement instantané, à la compression du temps.

Mais depuis qu’il était tombé par hasard sur ce vieux tas de… de quoi d’ailleurs ? Il ne savait même pas le nommer. Il avait rafistolé cette machine désuète et encastré ces puces numériques aux couleurs patinées. Elles lui venaient paraît-il, d’un farfelu qui avait refusé toute manipulation génétique. Il avait bien vu dans l’organigramme de sa conception que l’ovule 002 avait des ratés dans son CV et que son insémination par des méthodes aujourd’hui défendues et déclarées dangereuses avait été tolérée pour des raisons inconnues. C’est vrai aussi que cet étrange aïeul lui avait ouvert bien des portes et avait facilité le financement de ses propres recherches. Il avait entendu dire qu’il était peut-être un des plus grands savants de l’époque post cybernétique JC. Mais bon, ce qu’il avait lu, ce qu’il voyait en ce moment même…

Des avions, des voitures, des trains à grande vitesse défilent sur le vieil écran plat, on dirait un vieux documentaire vantant les prouesses des nouvelles techniques et leur impact sur la vie des habitants. Des voyageurs sommeillent, des enfants jouent sur une ancienne tablette les écouteurs aux oreilles, regardent un film. Il observe, abasourdi ces excursions en train où des familles entières, détendues, se parlent, rient, partagent la nourriture. Des paysages verdoyants défilent derrière la vitre, des plaines, des vallons, des villages. Le plaisir de ces personnages qui se déplacent dans ces drôles de machines illumine l’écran. Il ne comprend pas très bien. Cette lenteur ! Comment est-ce possible ? Ce temps, à laisser son regard vagabonder dans la nature, sans rien faire ! Se laisser bercer par les ondulations des wagons ! Cette paresse ! Comment était-ce permis ? C’était donc ça les voyages ? Les vacances ? Se ressourcer comme ils disent ? Pour lui se coucher dans une capsule, être bombardé de rayons, voilà l’efficacité : restauration des cellules défaillantes, redynamisation des muscles, réunification des morceaux de puzzle de la personnalité, connexions des circuits particuliers des rêves, on sortait de là en pleine forme, prêt à fazouner encore davantage la production et le rendement collectif. Mais tout de même… ces collines, ces montagnes, ces neiges éternelles aperçues à partir d’un hublot, cette mosaïque de fleuves et de champs… Lui qui a perfectionné et enseigne le zarvoltage comment peut-il adhérer à ça ? Non, non… mais en même temps… un moment pour soi, une relaxation, une divagation… Comment un périple peut-il être… un long pont suspendu qui s’étire lentement, agréablement entre un départ et une arrivée. Une hérésie ! 

Pensif, il regarde fixement l’écran, son regard se perd loin, très loin, son champ de vision s’agrandit démesurément. Il débranche son esprit et se laisse flotter hors circuit.

Aujourd’hui les élèves vont trouver porte close ! 

SB
 

1 commentaire:

Jean-Paul GARAGNON a dit…

Excellent ! Ça fait peur !