lundi 2 mars 2015

Bouches

( texte composé sur le thème 40, autour du mot bouche )

Lorsque, le nez en l’air, nous visitons une ville, notre regard se porte instinctivement vers le ciel, les toits, les façades, les minarets, les campaniles, les beffrois, les flèches, les clochers… mais se soucie rarement ce que foulent nos pieds.

Des trottoirs où il devient difficile maintenant de trotter sans entendre la sonnette agressive des cyclistes, des grilles qui ruinent les talons aiguille, des pavés qui font mal sous les pieds, des dents de chat qui hérissent le sol, des plaques de verre épais soupçonnées de masquer quelque voyeur tenté de regarder sous les jupes des filles, des caillebotis d’où s’échappent le glissement chuintant du métro et le souffle chaud des entrailles de la terre.

Des dalles de pierre aux formes et couleurs diverses, des compositions géométriques, des traces de chewing-gum, des taches fixées par mon appareil photo comme autant de créations de street-art naturel. Des rebords, des plots mal calés qui font un bruit de bascule en marchant dessus, des regards, des trappes de visite, des câbles rouges dressés comme des artères sectionnées.

Les bouches qui obturent de façon plus ou moins esthétique les effractions faites au sol pour alimenter les hommes ou évacuer ce qu’ils rejettent, sont rondes, carrées, rectangulaires, petites, moyennes, grandes, à damiers simples, à damiers alternés, à chevrons, à Y en quinconces, avec des croix, des accents circonflexes, des ondes, des spirales. Une question à un égoutier a levé une partie du mystère : les bouches d’égouts sont les plus dangereuses parce qu’une chute dans les égouts est toujours mortelle. C’est pour cela qu’elles sont rondes : une bouche ronde ne risque pas de tomber dans le trou alors qu’une bouche carrée pourrait tomber en diagonale. Il est aussi plus facile de transporter une plaque ronde en la faisant rouler sur le sol. Il est aussi plus facile de faire un trou rond. Et les dessins sont symboliques de l’objet. Les ondes vont évoquer l’eau. Les zigzags l’électricité comme un éclair qui zèbre le ciel. Et en plus, les bouches sont constellées de sigles censés être connus.

Essayons donc ! NF : Nul Fondement ; EDF : Effraction Délibérée du Fonds ; GAZ : Grande Agression Zébrée. Mais il y a plus mystérieux. Sur l’une des bouches, je lis PAM qui m’évoque aussitôt une marque de jus de fruits disparue aujourd’hui qu’il était agréable de porter à sa bouche : PAM-PAM ! Associé à la chanson de Gotainer : "Dans les sirops Pam Pam, des fruits y'en a des tas, dans les sirops Pam Pam des framboises plein plein. Pam pam miam miam, glouglouglouglou, sirops Pam pam". PAM-PAM se partageait le marché avec JOKER et PAMPRYL. C’était avant OASIS, TROPICO et REA.

Mais sur cette bouche d’égout… qui n’avait pas la valeur artistique de celles de Hambourg, toutes décorées de façon différente aux armoiries de la ville et de la Ligue Hanséatique, PAM devait être associé à une phrase plus prosaïque : fonte ductile. Et sur une autre bouche, PAM était décliné dans sa totalité : PONT-A-MOUSSON. C’était aussi avant cet homme de la mousson : Harceleur Mittal. 

Mariji Cornaton

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