mercredi 4 février 2015

Pashmina

( texte composé sur le thème 39, autour du mot idéal )

En s’approchant des dix-neuf heures, je dis à la libraire :

– Ben on ne peut pas dire qu’on ait fait un tabac !

Et elle me console en me disant :

– Attendez, la journée n’est pas finie !

– Mais c’est bientôt l’heure de baisser le rideau !

– Chez nous, on tire les rideaux.

Soit ! Chacun fait bien ce qu’il veut ! Et tout en commençant à ranger mes invendus beaucoup plus nombreux que les vendus, j’assiste à une rapide transformation du local. Les lumières passent du blanc au rouge ; extraits de deux placards latéraux, des rideaux rouges et noirs sont tirés en travers de la vitrine et une musique à vous mettre en transe se fait entendre. Je fais observer :

– Je suis entrée dans une librairie à seize heures, mais je vais sortir à dix-neuf heures d’un club de danse !

– Pas tout à fait mais presque. Le soir, on organise un concours d’effeuillage. Vous comprenez, notre activité de libraire ne nous permet pas de joindre les deux bouts. Tourner les feuilles, ça ne nourrit pas son homme tandis que les enlever, ça rapporte beaucoup plus. Vous n’avez jamais fait d’effeuillage ?

– Euh euh… Non… Enfin pas en public… Je n’ai pas vraiment le corps idéal pour ça.

– Pas besoin d’avoir un corps idéal. Avec un pashmina comme vous avez, vous ferez le tabac que vous n’avez pas fait cet après-midi !

– Mais vous plaisantez, j’ai des kilos en trop, j’ai froid, j’ai faim et je suis invitée chez des amis à la Croix-Rousse.

– Eh bien ils vous attendront !

– C’est un vrai piège à c… votre truc ! Je n’aime pas être prise en traître.

– Allez ne le prenez pas comme ça… La situation économique n’est pas idéale ; de plus en plus de personnes ont un double emploi comme dans les pays de l’Est… On vous apprécie beaucoup ici ; les spectateurs seront peut-être vos futurs lecteurs et vous pourrez exploiter cette expérience dans un de vos livres…

Géniale la bonne femme ! C’était l’argument à ne pas manquer ! Que ne serait-on pas prêt à vivre pour avoir le plaisir de le décrire ? Idéales ou détestables, pour un écrivain, toutes les expériences valent la peine d’être vécues. Sauf qu’elle a dit ‘’spectateurs’’… Quels spectateurs ?

– Des gens très bien… Des photographes, des artistes, des romanciers comme vous, des gens ouverts, tolérants… Un strip-tease, c’est une œuvre d’art ! Vous êtes bien sensible à l’art ?

– Ah oui, tout à fait, mais en général je ne me mets pas dans le tableau…

Elle est maligne, elle me présente un éditeur lyonnais, un journaliste, un peintre. La musique est de plus en plus suggestive. Elle m’offre un cocktail et projette de superbes images de danses nues. Le peintre s’approche et me précise :

– C’est comme dans un atelier. Le modèle ne se pose pas des questions existentielles, il pose et moi je peins ; ce n’est pas plus compliqué que ça. Vous, vous danserez et moi je vous croquerai….

– Toute crue ?

– Votre pashmina a une couleur extraordinaire ; avec vos cheveux roux, le contraste est intéressant.

Encore vêtue, je commence à me mouvoir sur le rythme de Gotan Project n°7 ; je feins de danser le tango en compagnie d’un cavalier imaginaire dont je suivrais les pas. Je suis deux. Je fais corps avec un homme idéal. Mon pashmina c’est lui ; il me guide ; il me donne le rythme ; il me transmet son désir ; il répond au mien. Je tournoie avec lui ; je m’incline comme si sa main m’y invitait ; je m’écarte de lui en faisant mine de lui échapper, il me rattrape avec un rien de brusquerie et me serre plus fort qu’avant comme si je lui appartenais … Le tango mélange d’élégance et de violence. Cinq minutes ainsi avant que je ne commence mon effeuillage. Maladroitement…

Dans un geste plus ample que les autres, mon pashmina s’est accroché au lustre tout là-haut. Une légère traction ne suffit pas à l’en décrocher. La libraire suggère de ne pas insister, elle a peur pour son matériel. Je suis nue, seule, vulnérable, à la merci de la moindre critique ! Éteignez les lumières ! Baissez le rideau ! Arrêtez la musique ! Je ne veux pas que tous ces gens me voient nue ! Je ne veux pas qu’ils me voient me plier en deux pour ramasser mes vêtements, partir comme une déportée avec mon baluche sous le bras. Je ne veux pas ! Le modèle a toujours un peignoir à portée de main. Lorsque le peintre fait une pause, il s’en recouvre. Je regarde autour de moi, il n’y a rien qui puisse me masquer et ces enfoirés de ‘’spectateurs’’ qui attendent passifs et silencieux ! Alors ridicule pour ridicule, j’en rajoute, je fais tout le temps comme ça lorsque je suis coincée. Je ramasse ma jupe et me la mets en pull-over ; mon soutif que je mets en culotte ; ma culotte que je mets en collier, mon pull-over que je mets en pantalon et je me dirige vers l’arrière-boutique dans cet accoutrement en demandant à la libraire qu’elle veuille bien monter sur son escabeau et me décrocher mon pashmina sans tirer les fils s’il vous plaît, c’est un tissu précieux, le Goncourt des étoles.

Mariji Cornaton

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