jeudi 18 décembre 2014

Le privilège a disparu

( texte composé sur le thème 35, avec le mot tour )

Une corne de brume résonna au loin, laissant mourir ses harmoniques dans l’immense brouhaha de la ville. Chicago émettait un grondement sourd, un souffle permanent de flot qui s’écoule, rehaussé de temps à autre du roulement émis par l’échappement d’une moto fuyant la contrainte d’un feu, ou par l’aboiement aigu du klaxon d’une automobile prisonnière du trafic. Parfois, oscillant comme un pendule de l’aigu au grave, une sirène de police enveloppait tout l’espace sonore. Allongé sur le lit de ma chambre d’hôtel au trentième étage d’une tour, je me reposais en écoutant la ville. Après un long moment où je m’étais assoupi, je m’avançai vers la baie vitrée pour contempler la luminosité du jour déclinant derrière l’architecture sobre des tours. Sur les façades de verre, à chaque fenêtre, se détachaient les reflets d’autres gratte-ciel tel un puzzle reconstitué. Plus pittoresques, ils laissèrent soudain place à d’éblouissants faisceaux que le couchant renvoya dans une explosion lumineuse. Un bateau sur Chicago River avertissait de son passage.


Chaque année, notre entreprise envoie un représentant dans cette ville pour assister au congrès, afin d’élargir notre clientèle dans cette partie du monde. C’est un tour de rôle lié à l’ancienneté qui décide de qui bénéficie de ce voyage. Seul le plus ancien des commerciaux, un quarantenaire au tour de main exceptionnel, avait eu l’occasion de s’y rendre deux fois. Jeune cadre récemment embauché, je pensais devoir patienter quelques années avant d’être désigné. Pour nous les salariés, c’était surtout l’occasion d’un voyage sans passer par un Tour Opérateur.

Le Boss, un taciturne enfermé dans sa tour d’ivoire, m’avait convoqué. Je m’attendais à des remontrances suite au bon tour joué à un camarade lors du dernier pot d’anniversaire. Je fus d’autant plus surpris quand il m’annonça m’avoir choisi cette année. Je faillis demander le pourquoi de cette dérogation, mais craignant qu’il revienne sur sa décision, je préférai ne rien évoquer, et laissai s’opérer la magie. A l’annonce de mon départ, qui bousculait la tradition, nombre de mes collègues crurent être victimes d’un mauvais tour. J’eus du mal à avancer que mes aptitudes dans la langue de Shakespeare, apprise dès la petite enfance, étaient probablement à l’origine de ce que d’aucuns pensaient être un tour de force de ma part.


Après neuf heures d’un vol monotone, la tour de contrôle autorisa notre atterrissage. Harassé je rejoignis l’hôtel, c'était la veille du meeting.

Le soir, je sortis pour visiter la nuit, juste un tour afin de ne pas m’effondrer dans le sommeil décalé de mes habitudes européennes, et d’éviter de me réveiller à quatre heures, comme le matin même où, en pleine forme, je n'avais su à quoi employer mon énergie. Attiré tour à tour par les différentes sculptures ornant les têtes de pont, je marchais sans but en longeant Chicago River. Ici et là, les lumières colorées des tours miroitaient en des taches vivantes, structurant les eaux noires à la manière d’un cubiste, jouant de son art au temps des vidéos. Je traversai un pont métallique aux allures du XIXe siècle.

J’en avais vu des constructions humaines, de la case de village de brousse aux cités médiévales d’Europe, en passant par les prestigieuses Paris, Londres, Edinburgh et Amsterdam. Les villes du Nord aux édifices altiers et les sudistes aux accents médiévaux chantant dans les ruelles moyenâgeuses, ne m’avaient jamais habité comme Chicago l’insolente. Insolente par son mépris du risque sismique, insolente par sa jeunesse et l’éclat de sa beauté qu’elle déploie dans ses miroirs, elle concède dans son architecture des hommages aux anciennes, montrant ici et là des colonnes antiques et des lieux de cultes qui, même perchés au sommet d'une tour, rappellent les cathédrales. Chicago a surgi ; de métal et de verre elle défie la pierre des anciennes, se perd quelquefois dans les nuages pour rêver.

De l’autre côté du pont, une émotion m’envahit ; elle s’amplifiait à chaque pas, ralentissant mon cœur. Bientôt, un frisson me parcourut de la tête aux pieds : je marchais dans un temple d’acier de verre et de lumière. Un temple à ciel ouvert sur la folle sagesse des hommes qui bâtirent les pyramides, les cathédrales, et maintenant ces joyaux modernes défiant les lois de la physique, en organisant l’espace dans toutes les dimensions jusqu’à tromper mes sens sur la réalité. Fatigué, je rentrai à l’hôtel en remerciant mes parents de mon initiation précoce à l’anglais. Je me couchais et trouvais rapidement le sommeil : le lendemain je devais être en forme pour vanter nos productions à d’éventuels clients.

Richard Peucelle

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