dimanche 30 novembre 2014

Pile ou face

( texte composé sur le thème 37, autour du mot fond )

Nous devions prendre l’avion pour Montréal. J’y allais pour mon travail et M. était toute heureuse d’avoir pu se libérer pour m’accompagner. Nous nous réjouissions à la perspective de cette escapade. Pour que nous puissions nous rendre tranquillement à l’aéroport le lendemain matin, j’avais retenu une chambre à Paris, près de la Gare du Nord.

Un retard assez important du train fait que nous arrivons à l’hôtel plus tard que nous ne pensions. Il ne m’était pas venu à l’esprit d’avoir à téléphoner pour prévenir. Le réceptionniste, un levantin courtaud, les cheveux tirés en arrière et les doigts chargés de bagues, nous accueille fraîchement en nous disant que passé vingt-deux heures les réservations sont considérées comme annulées. Notre chambre a donc été attribuée à d’autres voyageurs. Nous essayons d’argumenter mais rien n’y fait. L’homme accepte pourtant de téléphoner aux centrales de réservations puis à d’autres hôtels pour essayer de nous trouver une chambre.

« Allô ! Ici Maalek. Aurais-tu encore une chambre pour cette nuit ?... Allô ! Maalek de l’hôtel Excelsior, pouvez vous nous dépanner pour une chambre ?... »

Tandis que l’on se morfond en attendant, nous jetons un regard inquiet au canapé un peu avachi de la réception. La perspective d’avoir à s’y recroqueviller pour y passer la nuit est loin de nous enchanter.

Finalement le levantin nous dit qu’il a épuisé toutes les possibilités mais que, si cela nous convenait, nous pourrions coucher dans un petit établissement tenu par une de ses connaissances et qui fait plutôt chambres d’hôtes : « Vous verrez, c’est à deux pas d’ici. Je suis même sûr que Madame trouvera que c’est assez original », dit-il en regardant M. d’une façon un peu insistante à mon goût. Il s’agit peut-être d’une arnaque mais le temps passe et nous n’avons guère le choix.

Faisant rouler nos valises dans la nuit parisienne nous arrivons en effet assez vite à un petit hôtel à la façade modeste. Un soubrette jaillie des tréfonds d’un couloir nous accueille plutôt gentiment et, avec un sourire qui me semble complice, nous remet la clé de la chambre. Nous hissons nos valises au premier étage par un escalier assez étroit. La chambre est très grande. D’épaisses tentures de velours dont la couleur se confond avec celle des murs assourdissent complètement les bruits de la rue. L’éclairage est tamisé par des abat-jour enjuponnés de cretonne. Les descentes de lit sont des peaux d’ours blancs qui doivent être très douces aux pieds. Le mobilier est de style Pompadour et l’air est imprégné d’un très léger parfum musqué. Le lit compte beaucoup pour le confort d’une chambre d’hôtel. C’est ici un grand lit carré, à peu près de deux mètres sur deux. Les draps sont de couleur bleu nuit avec une impression d’étoiles argentées. Il semble que tout ait été fait pour donner une atmosphère très intimiste à la pièce. Dans le fond, nous ne sommes pas mécontents d’avoir eu ce contretemps avec l’hôtel Excelsior.

Après une petite visite de la salle de bains dont la robinetterie en col de cygne fait très 1900, nous décidons qu’il est temps de dormir et nous nous allongeons sur le grand lit. En tâtonnant, j’étends le bras pour actionner un interrupteur au chevet. La lumière ne s’éteint pas. C’est alors que nous entendons un léger bourdonnement de moteur électrique venant d’en haut. Nous voyons s’enrouler une sorte d’écran qui dévoile un miroir au plafond de la chambre, un miroir qui doit bien être de la dimension du lit qu’il reflète ainsi que nos corps allongés. Nous flottons sur un champ d’étoiles. Notre première réaction est d’éclater de rire tellement la situation est inhabituelle et inattendue. Le réceptionniste Maalek avait bien raison de dire à M. qu’elle trouverait certainement cette chambre originale.

Nous nous amusons d’abord à faire des grimaces, à nous étirer comme des chats, à nous coucher sur le ventre pour essayer de nous voir de dos en regardant par-dessus l’épaule. Puis, nous observant toujours dans le miroir, nous prenons des pauses de plus en plus alanguies et suggestives. Curieuse situation que l’on pourrait appeler auto-voyeurisme !

Répondant à mon interrogation muette, M. pousse un profond soupir et chuchote à mon oreille : « Tu as raison. Demain, nous aurons tout le temps de dormir comme des anges pendant le vol… ». 

GP
 

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