vendredi 7 novembre 2014

Miroir défait

( texte composé sur le thème 37, autour du mot fond )

J’ai vécu toute une éternité de miroir timide, retiré derrière la porte grinçante d’une vieille armoire normande un peu trop lourde. Je n’ai connu qu’une seule maison, par la force des choses, mais j’ai retenu les secrets de tant de vivants, plus ou moins préoccupés par leur apparence, que le cadre me tourne quelquefois rien que d’y penser. J’étais le confident parfait, silencieux.

A l’abri du temps, il me semblait avoir gardé fière allure, le tain propre. J’aimais refléter ces silhouettes qui tournaient, m’interrogeaient, hésitaient. Elles me considéraient avec attention, sous toutes leurs coutures. Je veux croire qu’elles me jugeaient fidèle et de bon conseil ; en tout cas je faisais mon possible pour les aider à trouver leurs avantages.

Bien sûr, certains m’ont négligé, me jetant un œil uniquement par nécessité : de sombres bougons s’habillaient précipitamment en attrapant les premiers habits venus, sur le dessus des piles. Ils m’accordaient une grimace d’intérêt seulement pour nouer leurs cravates. Ceux-là me renvoyaient au noir en un rien de temps. Non, je préférais largement ces jolis corps bien lisses qui s’exhibaient facilement et longuement devant moi, en perpétuel changement, tour à tour langoureux, désolés, nus, juste voilés ou travestis, cherchant le meilleur reflet, le plus gracieux, le plus flatteur. Mais tous, je les ai vus grandir, s’émerveiller, et s’étioler aussi. J’ai surpris leurs larmes, leurs éclats de rire ; je captais tout, leurs mines, leurs rides, une pose même fugitive, un mouvement, un souffle. J’étais utile et joueur, heureux et fier, et je me sentais riche.

Cela fait longtemps maintenant que je me complais dans ces seuls souvenirs. Je n’ai plus réellement vu la lumière depuis qu’une girouette a un jour entrouvert la porte de l’armoire et, sans un regard pour elle, enfourné à la va-vite quelques affaires dans une boîte étrangère. Alors qui me malmène ce matin ? Quelle est cette brute qui me démonte, et me tache, et m’entoure aussitôt d’une couverture rugueuse, qui me sangle, et me secoue et me bringuebale. Il me cale et me coince au fond d’une machine trépidante. On n’a plus besoin de moi ? Je n’ai pas le profil à la mode sans doute ! Hélas ! Je n’ai plus de tenue ni de force, et les derniers cahots me brisent…

MF

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