mercredi 12 novembre 2014

Mirage

( texte composé sur le thème 37, autour du mot fond )

Quand j’ai découvert son reflet dans la vitre de la porte qui se refermait en glissant, je n’en ai pas cru mes yeux ! Était-ce vraiment elle ? Comment était-il possible que, dans le métro, mon passé surgisse ainsi, comme un Polichinelle de sa boîte ? Durant tout le trajet, me maîtrisant pour ne pas trembler, je l’ai dévisagée sans oser me retourner. Perdue parmi les autres voyageurs, elle se tenait exactement comme elle, se balançant d’un pied sur l’autre, au fond de la voiture. Elle avait sur le visage cette même moue si séduisante. Son allure élancée me troublait de nouveau tandis que je m’agrippais à la barre. Seule la coupe de cheveux avait changé, j’étais désorienté. J’aurais dû me retourner et m’approcher pour lui parler, au moins tenter de lui sourire. Déjà, rien qu’en la regardant en face, j’aurais su. Mais comme autrefois, je n’ai pu m’y résoudre et maintenant je me morfonds.

J’ai repris la même ligne dix fois de suite à la même heure le même jour, puis à d’autres moments tous différents : matins, midis, soirs, samedis et dimanches. Je ne l’ai jamais revue. Probablement ce jour-là attendais-je qu’elle se manifeste, pensant qu’elle viendrait vers moi, idiot que je suis. Au fond je sais bien que ce n’était pas elle. Après toutes ces années, elle n’a pu garder cette jeunesse, ni ce regard profond qui m’avait séduit, et pourtant elle lui ressemble tant.

Je me souviens de cette femme comme si c’était hier. Sa beauté, sa fraîcheur troublaient tous les hommes de notre village qui se présentaient dans son magasin de fleurs. J’ai toujours été persuadé que la plupart achetaient des bouquets simplement pour avoir l’avantage de sa conversation ; et comme on ne lui connaissait pas d’amoureux, les épouses destinataires des glaïeuls et autres roses, entretenaient une sourde jalousie qu’elles ne pouvaient exprimer. A peine âgé de trente ans, j’étais alors un célibataire endurci et je vibrais moi aussi en secret pour cette créature de rêve. Combien de nuits, les yeux rivés au plafond, je m’imaginais déclarant ma flamme à la fleuriste, lui offrant la gerbe de tulipes que je venais de lui acheter. Je n’ai jamais osé. Et bien qu’elle me connût, je pense qu’elle ne m’a jamais remarqué. Puis, les ragots et les jalousies de notre petit village provincial aidant, elle a vendu son magasin pour s’installer ailleurs.

Je suis aujourd’hui un vieillard en retraite à Paris où j’ai fini ma carrière. Toujours célibataire, je me promène quotidiennement entre les deux mêmes stations : de la bibliothèque de mon arrondissement au parc où je joue aux boules avec les copains. Puis le soir je fais le chemin inverse jusqu’à mon petit appartement. Cette vision, cette femme ne peut-être qu’une parente de celle que j’ai connue autrefois ; cette ressemblance ne doit rien au hasard. Peut-être ma mémoire chancelante me joue-t-elle des tours, confondrais-je présent et passé ? Peut-être est-elle sa fille venue vivre dans la capitale ? J’aurais tant aimé qu’elle fût ma fille aussi.

Ce soir encore, une dernière fois, je l’ai cherchée dans le métro, en vain. Je remonte le col de ma veste en gravissant les marches qui me ramènent à la surface et, loin des mirages naissant dans les lumières artificielles des souterrains du métropolitain, je m’enfonce dans la nuit noire.

Richard Peucelle

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