mardi 11 novembre 2014

Dunes

( texte composé sur le thème 22, autour de mosaïque )

Le vrac de toutes ces nuits souvent mal accompagnée lui laissait chaque fois le corps et l'esprit en mosaïque. Le seul bénéfice de ces choix d'errances en des contrées toujours renouvelées était le matériau puisé servant son art. Elle se disait pourtant, au fil des nuques, longues, rasées, cous de taureau ou échines de chat écorché, que sa mère avait bien raison : « Rien ne ressemble plus à un homme qu'un autre homme ».

« Putain d'épaule... faudrait que je me décide à essayer l'acupuncture ! »
Elle colla un post-it en évidence sur l'immense frigo américain remplissant presque la kitchenette, soupçonnant d'ailleurs nombre de ses conquêtes de vouloir s'éterniser plus pour la provende de l'engin réfrigéré dispensant nourriture, boissons, glace pilée, Internet et les dernières jouissances de la domotique que pour prolonger l'intimité de l'instant. Ça l'arrangeait plutôt car le rab de papouilles n'était pas prévu au programme. Une fois le corps à corps consommé, c'était l'abandon, la dolence, la passivité, la fragilité même de cette géographie tellurique de la virilité s'offrant à la capture de son objectif qui focalisait sa passion.

Ensuite, chaque image serait agrandie et retravaillée en autant de détails, courbes et frontières de pays dermiques et sensuels. Elle avait, en cherchant si le terme n'était pas déjà utilisé pour des approches similaires, lancé le concept de « Landskin » pour sa collection sous-titrée ironiquement « Terres de contrastes ».

Une caresse virtuelle, d'abord balayage du regard sur le paysage, œil acéré : « Évidemment, l'inévitable tatouage  tribal  ou le piercing dans le sourcil... ». Parfois l'inattendu, « Ah, encore jamais vu une telle pomme d'Adam ! »
La séance pouvait commencer. Les grandes baies filtrant la lumière du petit matin sculptaient le corps alangui en reliefs de sensuel gisant, marbré d'ombres mouvantes. Chaque photo suivait à la fois le même sujet et de nouveaux rivages. Elle rêvait parfois de forêts de bras, troncs totémiques, lianes tentaculaires, arborescence sempervirente où perdre tout contrôle. « Songer, en studio, à proposer des portraits de groupe, pour voir ». Mais elle tenait trop à cette intimité si peu révélée du réveil masculin et préférait en projeter une image plus minérale qu'animale. Elle s'assit sur le buste sans tête d'un apollon en résine servant de tabouret au piano, glissanda quelques notes, « Ah, le la et le mi donnent de la gîte. Penser à faire venir l 'accordeur ».

« Endiamo ! » Avant le réveil pâteux et toujours emprunté, passé la magie de l'abandon, elle n'aimait pas s'encoubler de cette gaucherie bavarde. Le long d'une échine pour une fois non tatouée – elle devait parfois retoucher certains motifs – elle s'attarda longuement. Les reflets mobiles du jour à travers les rideaux accusaient des vagues brunes et blondes rappelant les dunes de Zagora. Le voyage fut long et agréable. Grand corps sculpté par la seule grâce d'une nature harmonieuse, point ici d'efforts musculeux de synthèse, du libre, du sauvage. Une nature indomptée. Elle se sentit soudain petit oiseau, moins maîtresse de son art que dans l'idée de se fondre dans le paysage. Avec un peu de hauteur, tout de même. Oui, un oiseau, une bergeronnette, tiens, ventre doré et longues plumes rectrices, sautillant, comme son regard, de creux propices en vallonnements, reg velours ou ciel d'ambres. Là, un éclat, dents qui se montrent en un bâillement encore ancré dans la nuit, annonciateur de ce réveil qu'elle souhaite différé. « C'est qu'il est beau, l'animal ! Non, mon p'tit coco, tu ne vas pas parader tout de suite dans ce kimono de coton imprimé acheté en plusieurs exemplaires et tailles – le sourire du vendeur est un souvenir ineffaçable – ton allure de mâle sur de lui ne m'intéresse guère, c'est ta minéralité végétative que je guète et remodèle, allez, encore une dizaine de prises de vues en 16/9ème, je te laisse t'ébrouer et place au jour nouveau... »

L'arôme subtil du café, un nouveau mélange Indes Malabar du torréfacteur de la rue des Trois Rois, s'insinua dans tout l'appartement jusqu'aux narines palpitantes du faune qui se réveillait doucement...

Danyel Borner

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