vendredi 17 octobre 2014

Confiteor

( texte composé sur le thème 36, autour du mot quartier )

Flânant chez votre libraire préféré - oui, cela existe encore ! - votre regard sera peut-être aimanté par la photo de couverture de Confiteor, le livre de l’écrivain catalan Jaume Cabré, paru aux éditions Actes Sud.

Cette photo représente un garçonnet en culottes courtes, se dressant sur la pointe des pieds afin d’atteindre un livre sur l’étagère du haut d’une imposante bibliothèque.

C’est bien ainsi que l’on peut imaginer, dès les premières pages, une rencontre avec le personnage principal et narrateur. Le jeune Adrià Ardevol vit dans un quartier bourgeois de Barcelone chez ses parents qui l’élèvent de façon plutôt rigide et sans beaucoup de démonstrations d’amour. Son père, collectionneur dans l’âme et pas toujours scrupuleux en affaires, tient un commerce d’antiquités. Son ambition est de faire de son fils, manifestement surdoué, un érudit. Sa mère, prête à tout pour ce qu’elle estime être le bien de son fils, le rêve en violoniste virtuose. Le petit Adrià sera donc bien contraint à se consacrer à la fois à l’étude de violon et à l’apprentissage de langues qu’il mène avec une facilité déconcertante. Ce n’est que plus tard qu’il pourra découvrir et réaliser sa vocation profonde : l’histoire des idées et de la culture. Nous allons le suivre tout au long de sa vie ou, plutôt, être plongés dans des moments de son histoire dans une logique qui ne doit rien à la chronologie.

Une autre photo aurait aussi bien mérité d’illustrer la jaquette de Confiteor, celle d’un violon qui tient dans le livre un rôle essentiel, presque de fil conducteur. Il ne s’agit pas de n’importe quel violon mais d’un instrument fabriqué vers 1790 à Crémone par le luthier Storioni, rival de Stradivarius. Ce violon à la sonorité et au timbre tout à fait extraordinaires, est l’objet de convoitises effrénées. Paradoxalement, ce ne sont pas des musiciens qui cherchent à l’acquérir – ils n’ont pas les moyens de se l’offrir – mais des collectionneurs, pour le plaisir tout à fait égoïste de le posséder et des aigrefins qui spéculent sur sa valeur de revente. L’histoire de ce violon est parsemée de drames allant jusqu’aux meurtres. Un jeune homme va tuer son oncle qui en était un des premiers possesseurs. Une hollandaise, juive, réussira à le prendre avec elle dans son étui jusqu’aux portes d’Auschwitz où il lui sera arraché par un SS. Après de multiples passages de main en main, le Storioni sera acquis dans des conditions douteuses par le père d’Adrià qui, pendant des années, l’enfermera dans le coffre-fort de son bureau jusqu’à ce qu’un nouveau rebondissement… C’est un des côtés "roman policier" de ce livre.

A travers toutes les péripéties, les développements inattendus et foisonnants qui font que Confiteor pourrait être aussi bien qualifié de fresque historique, d’épopée, de saga… transparaît le thème du Mal (avec un grand M). Il s’agit des violences et de l’extrême cruauté engendrées par des entreprises perverses : Dictatures, Inquisition, Shoah… Même si les exécutants criminels et parmi eux un Inquisiteur et un médecin tortionnaire d’Auschwitz, confessent leurs forfaits, ils ne peuvent pas être pardonnés et même avoir la consolation suprême de pouvoir expier. Comment se protéger du Mal, essayer de vivre sous l’emprise qu’il peut exercer sur les mémoires ? Dieu ne peut rien pour nous, car "Si Dieu existait, son indifférence face aux conséquences du mal serait scandaleuse." Reste peut-être le recours à l’Art, même si "L’art est inexplicable (…) On peut tout au plus dire que c’est une preuve d’amour donnée par l’artiste à l’humanité." Adrià Ardevol trouve une sorte d’antidote dans la littérature, la poésie, dans la contemplation renouvelée d’un tableau de Modest Urgell, Le monastère de Santa Maria de Gerri, avec toujours la présence de la musique (ce qui peut vous inciter à écouter ou réécouter le Quintette pour clarinette et cordes de J. Brahms, facilement accessible sur YouTube).

Si Confiteor est un livre passionnant, il ne faut pourtant pas cacher que sa lecture est parsemée de difficultés. On ne sait pas toujours, par exemple, à quel moment de l'histoire se déroule le passage que l’on est en train de lire, ni dans quel lieu. Il arrive au lecteur de s’attacher à un personnage qu’il ne retrouvera que cent pages plus loin, ou pas du tout. En fin d’ouvrage, on trouve un index des quelques cent cinquante personnages secondaires ! Dans le même dialogue interviennent parfois des personnages vivant à des époques différentes. En un mot, c’est une lecture qui risque d’être déroutante.

Deux attitudes sont alors possibles. La première consiste à renoncer dès le premier chapitre en se disant qu’on ne va pas se laisser prendre à des procédés de style et d’organisation du texte aussi inconfortables et dont l’intérêt n’est pas évident. La deuxième - que ceux qui, comme vous, aiment l’écriture retiendront sans doute - sera de faire confiance, lâcher prise, ne pas chercher à tout mémoriser et se laisser conduire tout au long de ces 772 pages. Je dois à la vérité de dire que j’en ai sauté quelques-unes : Confiteor…

GP
 

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