samedi 20 septembre 2014

Séisme

(texte composé sur les thèmes 32 et 33, autour des mots limite et jardin)

Mon prénom c’est Théo, je suis ton frère disparu depuis tant d’années. Je t’écris après ce long silence car j’ai fait une étrange rencontre. Il y a quelques semaines, alors que je rêvassais un samedi dans un jardin public parisien – j’habite maintenant Paris – une femme s’est approchée de moi me dévisageant d’une manière si singulière que j’en fus gêné. Elle avançait le regard fixe, le visage crispé et me demanda si j’étais bien Théo. Sidéré je sentis ma bouche lâcher un oui presque malgré moi. Ses lèvres tremblèrent pour balbutier quelques paroles puis, le visage toujours torturé, elle fit volte-face et disparut dans la foule des mères de famille promenant leurs bambins. C'est seulement quelques jours plus tard que j’ai supposé que c’était Tante Éloïse. Après tout je suis dans le bottin et donc facile à trouver. Peut-être souhaite-t-elle revoir la famille après tout ce temps, maintenant que le grand-père nous a quittés.

Cette rencontre a tellement éveillé ma curiosité que je suis retourné dans la maison familiale. Malgré les ans, la demeure a gardé son cachet au milieu de la luxuriante verdure du jardin. Dès mes premiers pas dans l’entrée je fus saisi par une irrésistible envie d’aller au grenier. Après un rapide tour du rez-de-chaussée où chaque meuble me rappelait des souvenirs, je suis monté. Une fois en haut de l’échelle j’ai dû jouer de l’épaule pour déloger la trappe ; je fus accueilli par un nuage de poussière suffocant qui se dissipa peu à peu en scintillant dans les rais de lumière. Tout au fond j’ai trouvé une pile de journaux jaunis datant du début du XXe siècle. Vu l’orientation politique je suis persuadé qu’ils ont appartenu à grand-père Léon, lui qui était toujours à la limite de la révolte pour la défense des opprimés ! J’ai aussi retrouvé de vieux jouets qui feraient la joie de brocanteurs et une malle digne d’un roman de flibustiers. Pleine de fripes elle ravirait les enfants friands de déguisements. J’ai aussi retrouvé ta voiture à pédales ; bien que piquée de rouille, je pense qu’elle roule encore ! On n’en fait plus d’aussi solides de nos jours.

J’allais redescendre quand suspendu à un clou planté dans une poutre, un objet noir s’imposa dans mon champ de vision. Je ne l’aurais pas vu si un craquement de la charpente n’avait attiré mon regard. C’est un appareil photo datant des années cinquante. En fouillant ma mémoire je me suis souvenu de l’oncle Ambroise paradant avec ce joujou autour du cou. Peu de gens à l’époque en possédaient ; il profitait de chaque réunion familiale pour tirer le portrait de tout le monde, te souviens-tu ? Il y a encore une pellicule à l’intérieur. Je vais la faire développer. Si elle n’est pas périmée, elle révélera sans doute des souvenirs que nous ne soupçonnons pas. Si tu veux bien qu’on se revoie je te les montrerai, elles doivent dater de ce jour où la famille a éclaté. Tu étais encore tout petit. Peut-être as-tu conservé des souvenirs de ce moment où quelqu’un fit remarquer que Tante Éloïse, la fille aînée de grand-père, ne ressemblait guère aux autres membres de la famille. Ce fut un séisme ! Te rappelles-tu ? Nous étions si jeunes ! Nous jouions au jardin avec ce ballon jaune qui t’avait été offert à ton anniversaire quand les cris d’une dispute nous ont attirés vers la terrasse, les hurlements du grand-père surtout. Encore aujourd’hui je crois entendre le son de sa voix, comme suspendue dans le vide qu’a laissé ce dramatique épisode de notre vie...


Je suis parti dans les jours qui ont suivi – mon engagement était prévu de longue date – et je ne suis pas revenu. Je n’étais encore qu’un fragile adolescent, et ce drame m’a tant bouleversé que j’ai préféré garder de la distance. En vérité Tante Éloïse était une confidente pour moi, un repère dans cette famille où personne ne comptait vraiment sur personne. Je n’en ai jamais parlé, mais la voir dans cette souffrance m’était insupportable. L’armée offre tant de possibilité à qui veut voyager que je ne m’en suis pas privé ; et puis je ne savais pas que mon amour m’attendait là-bas, dans une île. Aujourd’hui, alors que j’imaginais ce passé enfoui à tout jamais, voilà qu’une simple rencontre fait tout chavirer, d’autant que je ne suis même pas sûr que c'était elle dans ce parc.

Dès mon retour en métropole j’ai appris que tu étais parti le même jour que Tante Éloïse et que tu ne souhaitais revoir personne, alors je suis resté discret. Je n’ai résidé que quelques mois dans la maison familiale avec les parents, tu étais déjà parti, et personne ne parlait plus de rien. Puis j’ai pris mon indépendance avant de me marier, ensuite il y a eu les enfants et le tourbillon de la vie. Je suis allé de l’avant sans me retourner. Mais voilà, aujourd’hui le passé me rattrape. Tu sais, à mesure que j’écris cette lettre, je suis de plus en plus persuadé que cette femme est Tante Éloïse. Elle reviendra me chercher dans ce parc j’en suis sûr. J’irai l’attendre et si tu veux bien qu’on se revoie, nous pourrions tout recommencer.

Richard Peucelle

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