mardi 2 septembre 2014

Incident de personne

( texte composé sur le thème 34, autour du mot escale )

Heure de pointe dans le métro. C’est bien le cas de dire : « Être serrés comme des anchois ».

Tout à coup, freinage brutal, celui qui vous prend aux tripes. Je m’agrippe à la barre verticale que je tenais mollement jusqu’alors. Une jeune femme qui essayait de lire son journal gratuit en le tenant tout près de son visage est complètement déséquilibrée et projetée sur moi. Je résiste à la poussée. Elle s’excuse et sourit. Je dis : « Il n’y a pas de mal » et souris. Je souris jaune, comme on dit « rire jaune », car elle m’a marché sur les pieds. Bon, ce sont les aléas des transports en commun. La lumière qui s’était éteinte revient très vite. Une voix métallique annonce : « Par suite d’un incident de personne, le trafic est interrompu sur la ligne pour une durée indéterminée ». Monte alors comme une sorte de soupir collectif. Nous voici comme encalminés. Les téléphones sortent des poches et des sacs. La toute première fonction du téléphone dans le métro est d’indiquer l’heure. C’est, paraît-il, plus commode que de consulter une montre-bracelet.

Je pense à toutes ces complications que cet incident va entraîner pour ceux qui sont tenus à des horaires stricts, ceux qui vont manquer un train. Ce jeune sur ma droite, affublé d’un costume sombre un peu trop étroit pour lui et d’une cravate qu’il ne doit guère avoir l’habitude de porter, se rend peut-être à un entretien d’embauche ou à l’oral d’un examen. Le regard dans le vide, il serre la mâchoire. J’imagine qu’en ce moment, il doit peut-être anticiper la scène de l’explication de son retard et la réplique cruelle suggérant doucereusement de partir bien à l’avance quand on a un rendez-vous important. J’aurais presque envie de lui dire un petit mot pour essayer de le détendre, mais cela ne servirait à rien.

La jeune femme qui m’a marché sur les pieds tout à l’heure me tourne maintenant le dos. Elle est parfumée à la vanille et cela deviendrait vite écœurant. Elle est plutôt petite et par-dessus son épaule je la vois, d’un geste très coulé du pouce, se passer des photos sur son téléphone. Ce sont des selfies où elle apparaît toujours avec d’autres filles, jamais des garçons : je me demande vaguement pourquoi.

Un grand type sur ma gauche et qui se tourne de temps en temps, balance tout près de ma figure son sac à dos aux couleurs de camouflage. Impossible de ne pas fixer la marque : c’est un « Eastpak ». Qu’est-ce que cela signifie ? Paquet de l’Est ? Est du Pakistan ? Ou bien rien ? Ce type là est nerveux comme tout. Dans sa main droite, le long de sa cuisse, il tripote une cigarette électronique. Il doit avoir une furieuse envie de fumer, ou plutôt de vapoter comme on dit maintenant.

Les minutes passent lentement. La jeune femme devant moi se sert maintenant de son journal comme d’un éventail. Un petit garçon blond, tout bouclé, pleurniche. Sa mère qui le tient sur ses genoux essaye de le calmer en lui parlant doucement. Je suppose que l’enfant doit être sensible à cette drôle d’ambiance. Un métro c’est fait pour rouler. C’est l’immobilité et peut-être aussi le quasi silence qui sont inquiétants. Très peu de conversations. Une odeur de chien mouillé.

Voilà qu’après quelques crachotements la voix dans le haut-parleur rassure : « Reprise progressive du trafic dans quelques minutes ». J’essaye d’imaginer ce qu’a pu être cet « incident de personne »... Tentative de suicide ? Malaise d’un voyageur ? Découverte d’un colis suspect ? On ne le saura sûrement pas. Les visages se détendent un peu. Le métro redémarre tout doucement puis prend son allure de croisière. Arrivé à quai, c’est la bousculade entre deux flux opposés, ceux qui veulent descendre et s’éloigner au plus vite, comme moi, et ceux qui après une longue attente veulent s’assurer d’embarquer.

Pendant cette escale imprévue et surtout lors de la bousculade sur le quai, j’avais bien senti que l’on avait fait plus que me frôler… Sur l’escalier mécanique, je tâte fébrilement ma poche : mon portefeuille y est toujours. Ah, quel bonheur ! 

GP

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