mardi 17 juin 2014

Lettre à Helmut

( texte composé sur les thèmes 30, 31, 32 et 33, autour des mots manche, arête, limite et jardin )

Mon prénom c'est Thomas. Je suis de Berck mais je vous écris aujourd'hui de Dol-de-Bretagne, Monsieur Ferdier-Mozart, parce qu'ici réside ma mère gravement malade. Je me suis installé chez elle et j'ai découvert dans ses albums une photo de vous... Au dos du cliché terni par le temps, j'ai reconnu l'écriture de Maman. Deux mots étaient tracés en lettres appliquées : « Mon amour »...

Je venais justement de visionner un reportage sur votre carrière. Vous avez choisi de vous retirer au Diable Vauvert, loin de la foule, après avoir pendant des décennies parcouru le monde : tous vos concerts internationaux affichaient complet, le public se précipitait pour vous écouter, vous applaudir, et en redemander. Au cours de l'émission qui vous était consacrée, j'ai pu admirer votre prestance, à tout âge. Pourtant je vous ai parfois trouvé un peu ridicule avec votre éternel chapeau trop petit en équilibre sur le sommet de votre crâne. Mais vous laissiez entendre que pour ne pas le perdre vous deviez rester dos et tête bien droits. Vous évitiez ainsi de vous pencher trop sur le clavier ; cela forçait à la tenue, à la discipline... Dans votre métier de musicien, vous jugiez que c'était une valeur essentielle. Il fallait se surveiller, montrer toujours le meilleur, afficher la même fierté, avec constance. Je ne vous ai pas trouvé pédant, non, vous m'avez épaté et j'écoutais attentivement. Qui ne voudrait connaître la recette afin d'atteindre votre grand âge dans cette forme olympique ?

Mais revenons à nos moutons, Monsieur Ferdier-Mozart. Sur la photo que je possède vous êtes barbu et portez l'inévitable couvre-chef : ce même portrait est apparu à l'écran quand un journaliste évoquait votre séjour en Bretagne à la fin des années 70, alors que vous faisiez une pause dans votre parcours classique pour vous initier au folklore d'une région adorée... J'ai trouvé le courage d'interroger ma mère. Sachez qu'elle m'a élevé seule, sans rancune pour mon père disparu et sans m'en avoir soufflé mot... jusqu'à hier...

Ses yeux se sont d'abord perdus dans le vague, je crois qu'elle a hésité un moment puis elle s'est décidée... Ah ! Si vous aviez pu entendre sa voix très faible mais contenant de la passion et tant de douleur... Elle m'a tout raconté... Vous êtes resté quelques semaines dans la région du Mont Saint-Michel, un hiver, puis vous avez regagné la capitale, sans vous retourner. Toujours fier n'est-ce pas ? Une dame vous a regretté et n'a pas osé vous importuner un peu plus tard, quand elle a su... Vous souvenez-vous Monsieur, de la belle Herminette ? Elle était serveuse à l'auberge des Genêts, où vous aviez coutume de déjeuner... Maman se rappelle de tout, vous demandiez toujours des filets de poisson : « sans arêtes », précisiez-vous régulièrement avec un accent tranchant qui l'a vite ensorcelée. Un jour vous lui avez proposé qu'elle vous appelle tout simplement Helmut, puis de venir jusqu'à l'île de Tombelaine avec lui, si vous aimiez nager... Plus tard ce fut une balade dans une montgolfière au-dessus de la Manche : « le ballon jaune », m'a-t-elle murmuré en savourant son souvenir délicieux. Alors, Monsieur, vous rappelez-vous ? Elle avait de longues incisives, un détail que vous trouviez paraît-il charmant ; j'ai les mêmes dents, jaunies par le tabac, les temps sont si difficiles, chacun son vice... De vous j'ai hérité un goût évident pour la musique, je suis cependant plutôt branché jazz.

Eh oui Monsieur, je suis votre rejeton. Combien avez-vous semé ainsi de fils en sillonnant le vaste monde ? Avez-vous souvent de la même façon pris la tangente ? Vous étiez un bourreau des cœurs et jetiez vos prises aussitôt atteint votre but... Conserver des liens n'était sans doute pas compatible avec la... discipline ! Que racontiez-vous à ces malheureuses pour que nulle ne soit effleurée par l'idée de vous appeler à l'aide ? Vous êtes chanceux ! Vous terminez paisiblement votre longue existence dans un Hermitage, avec un H majuscule s'il vous plaît, alors que ma mère se meurt, alors que je végète dans un petit emploi communal, en ce moment occupé à entretenir un jardin public quotidiennement vandalisé. J'avoue que tout cela me met en colère, Helmut, votre vernis a des écailles. La nuit dernière j'ai rêvé que vous étiez suspendu au bout d'une corde, au-dessus du vide au bout de la pointe du Grouin, et je contemplais sans bouger vos derniers soubresauts...

Je vous hais de nous avoir abandonnés à une vie petite. Je n'ai pas manqué d'amour mais quand je pense à ce que nous aurions pu faire, dépenser sans limites, voyager, profiter... Maman aurait été soignée par les meilleurs médecins... Si j'osais, je vous demanderais directement une réparation financière. Mais non, j'aurais scrupule à m'attaquer ainsi à un vénérable centenaire, je vais donc me contenter d'adresser copie de cette lettre à quelques journaux friands de scandale dont j'étudierai par la suite les offres. Deux existences ici vont peut-être s'améliorer, hélas tout bénéfice ne pourra gommer les années sans vous et nous ne pourrons jamais ensemble rattraper le temps perdu ni rien recommencer...

MF

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