mardi 3 juin 2014

Lettre d'une vieille dame...

... aux représentants de la loi

( texte composé sur le thème 33, autour du mot jardin )

Messieurs les Gendarmes ! J’ai le regret de vous dire que j’éprouve un assez vif courroux à votre égard. Je vais, sur-le-champ, vous en donner la cause. Je pourrais même écrire « derechef » car je vous ai déjà expédié une missive le mois dernier à ce propos, mais sans doute non suffisamment explicative. Vous n’y avez pas porté le moindre intérêt, ce me semble, car les raisons de ma colère sont toujours dans le même état.

Il s’agit de la « maison du pendu », sise à l’entrée du chemin des Buissonniers. J’habite en face. C’est une maison abandonnée, comme vous le savez, depuis que le vieux Jules a mis fin à ses jours à l’aide d’une corde. L’absence de sa femme lui était devenue insupportable, j’en suis témoin, car je me souviens très bien l’avoir maintes fois – au moins deux – vu pleurer dans son jardin. Il me semble encore entendre sa voix chevrotant « où es-tu, mon amour, où es-tu ? ». Il avait dû oublier que c’était lui qui l’avait poussée vers la mort à grands coups de canne. Il ne pensait pas mal faire, peut-être, mais sa soupe était trop salée. Il a dû beaucoup regretter d’avoir tapé si fort car il n’a plus jamais eu de soupe au repas du soir.

Toujours est-il que la maison n’est plus entretenue depuis que la vieille Marie n’est plus là pour s’occuper de tout. Le pré est en jachère, les légumes du jardin sont desséchés, certains volets mal accrochés tapent dans le vent, le ballon jaune d’un enfant a atterri sur le perron au milieu de feuilles mortes et bouts de branches, et le Père Noël, qu’elle accrochait chaque fin d’année au balcon, est suspendu dans le vide depuis des mois et appelle désespérément à l’aide car son bonnet menace de tomber…

Enfin, c’est la vie, si on peut dire, et ce n’est pas cela que je voulais vous relater.

L’objet du scandale est le suivant : des gens mal intentionnés s’introduisent dans la maison la nuit ! Depuis le petit œilleton de mon grenier, je vois des ombres. Du jardin, déjà, je perçois des bruits, et je les entends mieux si je colle mon oreille à une des fenêtres du bas. Oh ! des bruits que je ne saurais vous décrire car ma mémoire est incertaine, mais qui me font penser que ces gens-là font des choses... Voyez-vous ce que je veux dire ? des « choses ».

Gendarmes, vous devez intervenir ! J’aurais bien voulu vous donner des noms mais mon grand âge, nonante ans aux cerises, ne me permet pas de rester longtemps aux aguets la nuit dans le vent coulis. Mais si vous encerclez la maison et surveillez toutes les issues, vous parviendrez à coup sûr à capturer ces créatures. Il y va de la réputation d’un quartier. Et songez à quel point ce spectacle est pénible pour une vieille dame respectable que de telles turpitudes finiront par faire mourir…

Marie de Saintjean

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