samedi 3 mai 2014

L'œuvre manquante

( texte composé sur les thèmes 29, 30 et 31, autour des mots oiseau, manche et arête )

Sous le choc Thomas traverse la rue sans regarder. Une voiture l’évite de peu en klaxonnant. D’un bond il se réfugie sur le trottoir et glisse sous son bras le magazine qu'il était en train de lire. Il s’assoit à la terrasse d’un café ; en ce matin de printemps les rues de Lille baignent dans le soleil. Il ouvre de nouveau le magazine et relit attentivement l’annonce :
Cause départ
Cède l’Oiseau Infernal.
Faire offre. Journal transmettra.

Pas de doute ! "L’oiseau Infernal" est bien le titre de la sculpture réalisée par son oncle en 1951 : personne n’en a plus entendu parler depuis la seule exposition où elle a été vue.
Thomas d’Herbouville gère la collection laissée par Edgar Vernan à sa mort. Aujourd’hui l’œuvre du sculpteur sur bois, demandée par tous les grands musées du monde, lui permet de voyager plusieurs mois par an. Ces voyages lui laissent du temps libre pour fréquenter les boîtes de jazz les plus célèbres de la planète, dont il est tant friand.
Il faut dire qu'après avoir d'abord accepté de s'occuper de l'œuvre de son oncle comme un loisir, il avait été vite débordé par l’ampleur de la collection. Puis, comme il restait célibataire sans enfant, sa famille lui avait demandé de la prendre en charge totalement. Il avait donc créé une fondation regroupant les sculptures détenues par la famille, puis répertorié les pièces appartenant aux collectionneurs privés et aux musées dans le monde. Seul "L’Oiseau Infernal" manquait à l’appel. Aujourd’hui, alors qu’il en a fait le deuil, le voilà qui réapparaît dans l’encart d’une revue spécialisée.
De retour à Berck, rue du Trou aux Loup où il se repose entre deux vols, Thomas se promène sur la plage. Comme souvent, un foulard lui couvre le bas du visage. Certes un vent frais balaie le rivage, mais ce subterfuge lui permet de cacher ses dents jaunies dont il a honte. Les eaux de la Manche se sont retirées sous l’effet de la marée, laissant les chars à voile filer sur l’espace ainsi libéré. Des questions le submergent ; s’agit-il vraiment de la pièce qu’il recherche ? Et si c’était un faux ? Pourquoi le propriétaire se manifeste-t-il plus de soixante ans après ? Pour un départ ? Quel départ ?


***
Des cinq propositions reçues, Helmut Ferdier-Mozart n’en trouve qu’une seule acceptable, mais son auteur reste anonyme, proposant seulement une adresse poste restante dans une ville balnéaire du Nord de la France. Malgré ses cent ans, Helmut réussit encore à faire quelques pas dans le studio qu’il occupe à la maison de retraite l’Hermitage du Diable Vauvert. Avec la constance qui le caractérise depuis toujours, il appelle son infirmière particulière. La tâche de la jeune femme dépasse largement les soins médicaux quotidiens, inévitables à cet âge. Sous la dictée, elle rédige la lettre invitant le correspondant à un rendez-vous. La réponse ne se fait pas attendre, l’homme viendra la semaine suivante. L’infirmière est sidérée par la beauté du timbre collé sur l'enveloppe reçue en retour. Il représente l’arête scintillante d’une île montagneuse. En bord de plage, un barbu de Sumatra aux écailles étincelantes, pris dans un filet, tente de nager vers le large. L’ensemble très harmonieux rappelle les couleurs des toiles de Gauguin. Elle se promet de le demander au vieil homme pour l’offrir à sa jeune nièce.
Dès son arrivée Thomas se retient de rire ; le vieil homme est couvert d’un chapeau trop petit qu’il porte presque sur le front. En parallèle de sa carrière de musicien classique, Helmut Ferdier-Mozart a joué dans des orchestres de jazz. Les deux hommes sympathisent autour de cette passion commune avant d’en venir à l’objet délicat de leur rencontre. Thomas a préparé son entrevue pour obtenir le maximum d’informations, sans laisser paraître son intérêt. Tout cela en vain, car le centenaire se lance dans un exposé. Il raconte qu’il était devenu l’ami d’Edgar Vernan en 1951, lors d’une exposition du sculpteur à New York. C’est là en effet que "L’Oiseau Infernal" avait été exposé avant de disparaître, pense Thomas. Helmut Ferdier-Mozart explique qu’ayant acheté la célèbre pièce ce jour-là, il avait demandé à son ami de garder l’anonymat.

Thomas garde le silence, le vieil homme reprend :
– Vous savez, à l’époque, j’étais un jeune chef d’orchestre très sollicité, je n’aurais pas apprécié que les médias divulguent cette information qui appartient à ma vie privée. Par la suite je suis resté ami avec votre oncle jusqu’à sa mort. Aujourd’hui je suis atteint d’une grave maladie ; je n’en ai plus que pour quelques mois.
– C’est à ce départ prochain que vous faites allusion dans le périodique ? osa Thomas.
– Oui, la vie a été généreuse avec moi, et je ne veux pas que "L’Oiseau Infernal" tombe entre les mains de mes descendants ; ils sont incapables d’en apprécier toutes les subtilités, d’où cette proposition.
– Que pensez-vous de l’offre que je vous ai faite par courrier ? demanda Thomas.
– C’est une très belle proposition répondit Ferdier-Mozart, mais elle est inutile cher ami. "L’Oiseau Infernal" vous revient de droit, je vous l’offre en mémoire de mon ami Edgar, et ce n’est que justice.

Richard Peucelle


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