lundi 7 avril 2014

Un p'tit tour et puis s'en va

( texte composé sur le thème 31, autour du mot arête )

« Arrête ! Vous me saoulez Gringo ! »

« Arrête ! Arrête ! Arrête ! La la la ! Vous dites toujours ça mais cela te fait rire en vrai. »

Toutes les semaines, le même jour, Asunción visitait son protégé Sao Tomé placé en institut pour handicapés physiques lourds. Il se lâchait, se défoulait et surtout aimait entendre rire cette femme d'un autre monde et si décalée pourtant. Sao Tomé prenait goulûment son plaisir hebdomadaire et regardait avidement ce mélange de beauté charismatique et de vulnérabilité qui habitait Asunción. Le laisser-faire total était sa technique bien à elle pour conduire ce petit bonhomme plein de vie malgré son énorme handicap et porté par une intelligence supérieure rare. Ces deux-là formaient un duo sans pareil. Même une arête qui serait glissée intentionnellement dans le rouage nagerait à contre-courant d'un torrent en colère afin d'échapper à tant de complicité et de grâce. Cette journée-là, Asunción et Sao Tomé passeraient leur temps au bord de l'océan. Il y avait marché aux anciennes halles du quartier des Barbus. Une verdadera fiesta ! répétait Sao Tomé. Lui, dans son fauteuil couché roulant en kit comme lui, et elle, dans son side-car aménagé ; les voilà partis sur la route du bord de mer pour prendre au filet quelques brochettes qui seront grillées au-dessus du feu de joie devant la demeure de leur ami l'Amiral Jean-Eloi Laquedives de Sainte-Hélène. Les écailles serviront de confettis pour le décor du repas.

Chaque semaine, le même jour, depuis la naissance du jeune garçon, Asunción emmenait Sao Tomé découvrir l'autre côté de la barrière où un quotidien inattendu et riche contrebalançait la discipline et la rigueur de l'établissement peu accueillant où résidait le turbulent et attachant gringo. La seule chose qui l'intriguait voire le tracassait parfois, c'était la vie secrète de sa mère de substitution. Pourquoi elle n'en parlait jamais ; pourquoi elle ne répondait pas aux questions plus intimes ; pourquoi elle venait systématiquement seule ; pourquoi le rideau était hermétiquement tiré ? Asunción savait si bien raconter les histoires du soir, les aventures de l'île aux trésors, les faussetés de la vraie vie. Il ne connaissait pas son nom de famille. Sao Tomé rêvait d'architecture où les angles s'arrondissent, où les voûtes redressent leurs arêtes, où les structures égalisent leurs berceaux, où il pourra mettre son avenir à la verticale.

Murielle E.

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