mardi 22 avril 2014

Sur un tapis volant

( texte composé sur le thème 31, autour du mot arête )

Tout avait commencé par un achat plutôt irraisonné sur le site eBay : un tapis volant. Les enchères n’étaient pas montées très haut car il aurait fallu être bien naïf pour ne pas penser à un canular… Très vite, Dino avait reçu sa commande. C’était un paquet plutôt encombrant, de forme cylindrique et enveloppé de papier kraft. En attendant de le déballer, il l’avait poussé sous son lit.

La nuit qui suivit, Dino rêva qu’assis sur le tapis volant, il voguait au dessus des nuages. Le tapis était assez grand, à peu près deux mètres sur trois. Sa laine était douce aux pieds nus. Ses couleurs étaient vives avec des arabesques noires sur fond rouge rubis. La progression se faisait avec un léger frémissement, une courte ondulation. C’était par la pensée que l’on pouvait diriger cette sorte de vaisseau, en ralentir ou en accélérer l’évolution.

Dino s’amusa un grand moment à toutes sortes de manœuvres puis décida de descendre doucement. La couche de nuage fut vite traversée et il se trouva alors face à un spectacle tout à fait inattendu. Il était juste au dessus d’une petite île ensoleillée, comme posée sur une mer d’un bleu profond. Un survol circulaire lui permit de constater que cette île avait l’aspect artificiel des images virtuelles. Le sol de couleur ocre en paraissait bétonné, une anse formait un petit port où était amarrée une barque qui se balançait doucement sur les vaguelettes. Au sommet de l’île, on voyait un bâtiment avec terrasse, d’où des escaliers dévalaient vers la mer. Cela lui fit penser à une île grecque.

L’atterrissage se passa sans problème, en douceur. Il courut vers l’eau, la tâta du pied : sa température était délicieuse. Il resta longtemps à nager dans cette mer presque trop bleue, sans trop s’écarter du rivage et en vérifiant de temps en temps du coin de l’œil la présence de son tapis volant. Puis, fatigué, il regagna la berge, s’ébroua, s’étendit sur le tapis et s’endormit.

La deuxième nuit, Dino rêva qu’il se réveillait, toujours sur l’île. Il explorait le petit bâtiment central où tout paraissait avoir été organisé pour un séjour idyllique : hamac, chaises longues, vivres et boissons variées. Une bibliothèque étonnamment fournie, suivant ses propres goûts, contenait même un « Manuel de navigation pour tapis volant ». Au fond de la barque, des cannes et des filets l’incitèrent à la pêche. Bientôt il s’affaira à faire griller sur le barbecue des rascasses aux arêtes dorsales épineuses, des pageots aux écailles argentées et même des barbues.

La troisième nuit, Dino rêva qu’il voguait à nouveau sur son tapis, voyant disparaître derrière son épaule l’île qu’il venait de quitter. C’était pour en apercevoir très vite une autre, un peu plus grande, sur laquelle il mit le cap. Un fois arrivé, il fixa le tapis au sol avec quatre grosses pierres pour éviter qu’il ne s’envole tout seul et entreprit l’exploration de ce nouveau Paradis. Cette île était habitée. Sur une plage de sable fin bordée d’énormes eucalyptus très odorants, une femme aux longs cheveux noirs, couchée sur le côté, dormait profondément. Elle était vêtue d’une chemise blanche brodée et d’un pantalon bouffant de couleur orange serré aux chevilles. S’emparant d’une plume de toucan, qui se trouvait ici par hasard, il chatouilla tout doucement la plante d’un des pieds de la dormeuse. Elle se tourna sur le dos avec un petit grognement de satisfaction. Le matin suivant, Dino se réveilla fort troublé.

Les nuits suivantes virent encore se dérouler ces rêves qui se suivaient, s’enchaînaient ou même se superposaient. Le décor en était toujours des îles merveilleuses rejointes grâce au tapis volant. Tout aurait pu se poursuivre, égaler ou même surpasser le record des Mille et une Nuits si Dino n’avait pas eu envie d’entreprendre ces voyages merveilleux au cours même de la journée et non plus simplement la nuit, durant son sommeil. Un beau jour, il tira de dessous son lit le paquet qui lui avait été livré et le déballa avec une curiosité qu’il n’avait pas éprouvée jusqu’alors car les rêves lui suffisaient. Et là, ce fut une surprise décevante : le gros paquet cylindrique contenait une vieille carpette grisâtre, toute élimée et même percée par endroits. Depuis lors, Dino ne connaît que des nuits sans rêves.

GP
 

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