dimanche 27 avril 2014

Élévation

( texte composé sur le thème 13, autour du mot oreille )

Je dois bien l'avouer, le curé n'en crut pas ses oreilles. La première fois de ma vie que je me confessais. Jamais trop aimé cette idée de s'enfermer, malgré certaine aptitude professionnelle, dans un espace aussi étroit avec un inconnu. Enfin, pas inconnu pour les ouailles de la paroisse. Comment peuvent-ils d'ailleurs détailler leur existence sans distance en ce décorum pompeux, ces dorures ?

Un cri muet. Tout ce que ma poitrine comprimée peut exprimer se résume à quelques bulles de salive mourant sur mes lèvres déjà desséchées par la climatisation. Réparateur d'ascenseur est un métier routinier demandant un savoir technique, une maîtrise de l'imprévu et une patience à toute épreuve, mais là... Ce vendredi soir, après le rush des employés de la SVP, Société Vénale Procéduriaire, première banque fiduciaire du Lichtenburg, je débarque dans le grand hall central avec mon ample musette de cuir et une paire de sandwiches pour une révision générale des deux cabines principales. Au cas où, la camionnette regorge de matos. Gants blancs, je ne supporte pas plus laisser d'empreintes que le contact avec les traces d'autrui, lampe de secours, c'est parti...!

– Klonk !

– Klonk ?

Ah, non ! Pas maintenant, j'ai rien checké... Qu'est-ce que... Pourtant immobilisée depuis dix minutes, la cabine échappe à mon contrôle et s'élève lentement, plus lentement que la normale. Prévu pour trois niveaux, l'habitacle s'élève encore après clignotement du dernier numéro. Une minute, peut-être plus, qu'est-ce que c'est que ce bazar ? Enfin l'inertie. La porte s'ouvre...

Envie de crier, mais rien ne sort.

– Et alors ? me dit le prêtre.

– Mmmhh... comment ?

– Oui, qu'avez-vous vu dans ces étages surnuméraires ?

– Ah, cher monsieur, pardon, mon Père... Vous ne me croirez pas.

– Je suis prêt à tout entendre, mon fils.

– Et bien voilà. Passé la première surprise, je reconnus tous les éléments récurrents de mes cauchemars. Une sorte de patchwork à la Dali ou De Chirico de mes phobies d'enfance que je croyais enfouies à jamais...

– Confiez-vous directement, sans craintes, je ne suis pas psychanalyste, si vous parlez par énigme, je ne saurais vous suivre...

– Soit...


Je ressortis apaisé et étrangement serein de cet entretien. Je ne sais combien de temps le père Bruno m'accorda mais quelque chose s'était passé. Sans me résoudre tout à fait au chuchotement qui m'a toujours fripé les oreilles et hérissé le poil, cette longue conversation mezza voce définit le nouveau cours de mon existence. Cette voix entendue remplissant mon crâne, nouvelle voie à suivre, serviteur humble et fidèle. Il aura été long le chemin de l'ascension !

J'ai quitté la froideur métallique des parois clignotantes pour la fraîcheur consolatrice des lieux de culte diocésains. Pas si éloigné, finalement, de mes journées de technicien OSPIS, je suis devenu réparateur de confessionnaux.


Danyel Borner

Aucun commentaire: